MA \UE
y faire face, Je dus reprendre, dès que j'en fus capable, ma tournée de Hollande. Mais j'étais encore très faible, très abattue.
J'adorais Craig. Je l'aimais de toute l'ardeur de mon âme d'artiste, mais je me rendais compte que notre séparation était inévitable. Pourtant j'en étais arrivée à cet état de démence où je ne pouvais plus ni vivre avec lui ni vivre sans lui. Vivre avec lui, citait renoncer à mon art, à ma personnalité, peut-être à ma vie, à ma raison. Vivre sans lui, c'était me résoudre à un état de dépression continuelle, torturée par une jalousie qui ne semblait, hélas, que trop justifiée. La nuit, j'étais hantée par l'image de Craig dans toute sa beauté nue entre les bras d'autres femmes, et je ne pouvais dormir. Je voyais Craig expliquant son art à d'autres femmes qui le regardaient avec adoration, je le voyais prenant plaisir à d'autres femmes, les regardant avec son sourire ensorcelant, le sourire d'Ellen Terry. Je le voyais les caressant, se disant : « Cette femme me plaît. Après tout Isadora est impossible. »
Tout ceci me plongeait alternativement dans la colère et dans le désespoir. Je ne pouvais plus travailler. Je ne pouvais plus danser. Je ne me souciais plus de savoir si le public aimait ou n'aimait pas ce que je faisais.
Cet état de choses devait cesser. Il fallait que l'art de Craig ou le mien cédât ; et je savais qu'il m'était impossible de renoncer à mon art ; j'en aurais dépéri, j'en serais morte de chagrin. Il fallait trouver un remède et je songeai à l'homéopathie. Et comme tout ce que nous souhaitons ardemment arrive, le remède arriva.
Il entra chez moi un après-midi : il était blond, bon enfant, jeune, tiré à quatre épingles.
Il me dit :
— ' Mes amis me nomment Pim.
Je dis :
— Pim 1 Quel nom charmant ! Etefc-vôtîl artiste ?
— Oh ! non, se récria-t-il, comme si je l'avais accusé d'un crime.
— Alors, que m'apportez -vous ? Une grande idée ?
— Mon Dieu, non. Je n'ai pas d'idées du tout, dit-il.
— Vous avez du moins un but dans la vie ?
— Pas le moindre.
— Mais que faites-vous ?
— Rien.
— Il faut faire quelque chose.
— Oui, répondit-il après réflexion, je possède une charmante collection de tabatières du xvme siècle.
J'avais trouvé mon remède. J'avais signé mon engament pour une tournée en Russie, une tournée longue, fatigante, non seulement à travers la Russie du Nord, mais encore à travers la Russie du Sud et le Caucase, et j'avais peur des grandes tournées seule.
— Voulez-vous venir avec moi en Russie, Pim ?
— Oh ! j'adorerais cela, répliqua-t-il vivement, seulement, il y a ma mère. Je pourrais encore la convaincre. Mais il y a aussi quelqu'un d'autre, et Pim rougit, quelqu'un qui m'aime beaucoup, et qui ne voudrait peutêtre pas me laisser partir.
— Nous pourrions partir en cachette.
Et nous décidâmes qu'après ma dernière représentation à Amsterdam une auto nous attendrait à la sortie des artistes, et nous emmènerait dans la campagne. Nous nous étions arrangés pour que ma femme de chambre partît par le train avec les bagages, que nous devions prendre à la première gare après Amsterdam.
La nuit était froide et un brouillard épais s'étendait sur les champs. Le chauffeur ne voulait pas aller vite car la route longeait un canal.
— C'est très dangereux, disait-il, et il avançait avec prudence.
Mais ce danger n'était rien à côté de celui d'être suivis, car soudain Pim ayant tourné la tête, s'écria :
— Ciel ! Elle est à nos trousses ! Je n'avais pas besoin de détails.
— Elle a sans doute un pistolet, dit Pim.
— Schnel, schneller, dis-je au chauffeur, mais il se contenta de me montrer du doigt une lueur dans le brouillard, les eaux du canal.
L'aventure était romanesque, mais nous finîmes par échapper aux poursuivants, nous arrivâmes à la gare et descendîmes à l'hôtel.
Il était deux heures du matin. Le vieux portier nous projeta dans les yeux la clarté de sa lanterne.
— Ein Zimmer, dîmes-nous en chœur.
— Ein Zimmer ! — Nein, nein. Sind Sie verheiratet ? — > Ja, ja, répliquâmes-nous.
— Oh, nein, nein, grogna le bonhomme. Sie sind aicht verheiratet. Ich weiss es. Sie sehen viel zu glùckich aus ; et, malgré nos protestations, il nous mit dans leux chambres séparées, aux deux bouts du corridor, et *oûta un malin plaisir à demeurer assis toute la nuit 3ntre deux portes, avec sa lanterne sur les genoux, et haque fois que Pim et moi nous sortions la tête, il evait sa lanterne et disait :
— - Nein, nein ; nicht verheiratet. Nicht môglich, — ieint nein.
Au matin, un peu fatigués après notre partie de cache ache, nous prîmes le rapide de Saint-Pétersbourg, et je l'ai jamais fait de voyage plus gai.
Quand nous arrivâmes à Saint-Pétersbourg, je fus stupéfaite de voir le porteur sortir dix-huit malles du 'ourgon, toutes marquées aux initiales de Pim.
— Qu'est-ce que tout cela ? dis-je, suffoquée.
— Ce sont simplement mes bagages, dit Pim. Celuii pour mes cravates, ceux-ci pour mon linge, ceux-ci )our mes complets, et ceux-ci pour mes souliers. Quant i celui-ci, il contient mes gilets supplémentaires, en ourrure. Nous sommes en Russie !
L'Hôtel <le l'Europe avait un large escalier et Pim? le descendait toutes les heures quatre à quatre, vêtu d'un complet de couleur différente, avec une nouvelle cravate, à l'admiration de tous ceux qui étaient là. Car il était toujours habillé d'exquise façon. N'était-il pas l'arbitre des élégances de La Haye ? Le grand peintre hollandais Van Vely faisait alors son portrait sur un fond de tulipes, de tulipes d'or, de tulipes pourpre, de tulipes roses, et tout en lui avait la fraîcheur et lej charme des tulipes au printemps. Ses cheveux d'or étaient comme un massif de tulipes d'or, ses lèvres des tulipes roses et quand il me prenait dans ses bras j'avais l'impression de m'en voler sur un parterre de milliers de tulipes dans un printemps de Hollande.
Pim était gentil, blond avec des yeux bleus, sans complication intellectuelle. Son amour donnait raison à la parole d'Oscar Wilde : « Mieux vaut le plaisir qui dure un moment, que le chagrin qui dure toute la vie. » Pim, me donnait le plaisir qui dure un moment. L'amour m'avait auparavant apporté le romanesque, l'idéal, la souffrance. Pim m'apporta le plaisir, le plaisir toufl court, simple, charmant, et à un moment où j'en avais] le plus besoin, car, sans ses bons offices, je serais toml bée dans une neurasthénie sans espoir. La présence de' Pim me redonna une vie nouvelle. Pour la première fois peut-être je goûtais la joie d'être jeune, de façon simple, de façon frivole. Il riait de tout, il sautait, il dansait. J'oubliais ma peine, je vivais l'heure qui passe, heureuse et insouciante. Il en résulta que ma danse, fut plus légère que jamais, légère de toute ma joie de vivre.
C'est à cette époque que je composai le Moment musical qui eut tant de succès en Russie que je devais le répéter cinq ou six fois chaque soir. Le Moment musical, c'était la danse de Pim, le « plaisir du moment ».