CHAPITRE XXIV
Si je n'avais compris la danse que comme un solo, ma route aurait été toute tracée. Déjà célèbre, recherchée dans tous les pays, je n'aurais eu qu'à poursuivre une carrière triomphale. Mais, hélas ! j'étais possédée par l'idée d'une école — d'un vaste ensemble dansant la Neuvième Symphonie de Beethoven. La nuit, je n'avais qu'à fermer les yeux et je voyais évoluer ces danses puissamment ordonnées.
« Nous sommes là, disaient-elles, vous êtes celle qui pourrait nous éveiller à la vie. »
J'étais possédée par la vision de Prométhée ; je rêvais qu'à mon appel surgissaient de terre, descendaient des cieux, des danseuses telles que le monde n'en avait jamais vu de semblables. Ah 1 rêve orgueilleux, rêve prenant, qui m'a conduite de catastrophe en catastrophe ! Pourquoi m 'as- tu ainsi possédée en ne me conduisant, comme la lumière de Tantale, qu'aux ténèbres et au désespoir ? Mais non ! Elle vacille encore, cette flamme, dans l'obscurité et elle m'amènera un jour à la vision glorieuse enfin réalisée.
Petite lumière, qui brille devant mes pas hésitants, je crois encore en toi, je te suis encore — tu me feras trouver ces créatures surhumaines qui danseront, dans
l'harmonie de l'amour, la Grande Vision de la Beauté que le Monde attend.
Avec ces rêves en mon âme je retournai à Grunewald pour instruire mon petit groupe d'élèves. Elles dansaient déjà avec une telle grâce que je sentais plus forte en moi ma foi en la perfection suprême d'un orchestre de danseuses — d'un orchestre qui serait à la vue ce que sont les grandes symphonies à l'oreille.
Tantôt les comparant aux amours des frises pompéiennes, tantôt aux jeunes Grâces de Donatello, ou aux petites compagnes impalpables de Titania, je leur apprenais à s'unir, à s'enlacer, à se séparer, à se rapprocher, dans des rondes et des cortèges sans fin.
Chaque jour, elles devenaient plus fortes, plus souples; la lumière de l'inspiration et de la musique divine brillait sur leur corps et sur leur visage juvénile. La vue de ces enfants en train de danser était si magnifique qu'elle éveillait l'admiration de tous les artistes et de tous les poètes.
Néanmoins, il devenait de plus en plus difficile de faire face aux dépenses de l'école. Aussi eus-je l'idée d'emmener mes petites élèves avec moi dans différents pays, espérant trouver un gouvernement qui voulût bien reconnaître la beauté de cette éducation et m 'aider à faire l'expérience de mon projet sur une grande échelle.
A la fin de chaque représentation, je faisais un appel au public pour qu'il m'aidât à faire partager cette découverte qui pouvait libérer et illuminer des milliers d'existences.
Il devint de plus en plus évident que je ne trouverais pas en Allemagne l'appui dont j'avais besoin pour mon école. La manière de voir de l'impératrice était si puritaine que lorsqu'elle devait visiter un atelier de sculpteur, elle envoyait son majordome en avant pour couvrir d'un voile la nudité des statues. Le dur régime prus*
sien m'interdisait de penser à l'Allemagne comme pays d'élection. Je songeai alors à la Russie car, là, j'avais trouvé un tel enthousiasme compréhensif que j'y avais fait une fortune. Avec l'idée de fonder une école à Saint- Pétersbourg, je retournai là-bas en janvier 1907, accompagnée d'Elisabeth et d'une vingtaine de petites élèves. La tentative ne réussit pas. Bien que le public acceptât avec enthousiasme mes plaidoiries en faveur de la naissance de la danse, les ballets impériaux étaient trop fortement enracinés pour qu'un changement fût possible.
Je menai mes élèves voir l'entraînement des petites danseuses de l'école de ballet. Celles-ci les regardèrent comme des canaris en cage devant les évolutions des hirondelles dans les airs. Le jour n'était pas encore venu en Russie d'une libre école de mouvements humains. Le ballet, qui était la véritable expression de l'étiquette tsariste existe encore, hélas I Le seul espoir de fonder mon école en Russie, une école d'une expression plus large, plus librement humaine, aurait pu se trouver dans les efforts de Stanislavsky. Mais bien qu'il fît tout ce qui était en son pouvoir pour m'aider, i! n'avait pas les moyens de nous installer dans son grand théâtre d'art, comme je l'aurais désiré.
Ainsi, ne trouvant d'appui pour mon école ni en Allemagne, ni en Russie, je me décidai à essayer l'Angleterre. Au cours de l'été de 1907 j'emmenai ma petite troupe à Londres. Sous la direction des fameux impresarii Joseph Schumann et Charles Frohman, nous dansâmes plusieurs semaines au théâtre du Duc d'York. Le public de Londres vit en moi et en mes élèves un charmant délassement, mais je ne trouvai aucune aide réelle pour fonder une école future. Il y avait sept ans que j'avais dansé pour la première fois à la New Gallery. J'eus la joie de renouer mes anciennes amitiés avec Charles Halle et Douglas Ainslie, le poète. La grande
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et belle Ellen Terry venait souvent au théâtre. Elle aimait les enfants. Un jour, elle les emmena tous au Zoo, à leur grande joie. La gracieuse reine Alexandra honora deux fois nos représentations de sa présence, ainsi que de nombreuses dames de la noblesse anglaise, parmi lesquelles la fameuse Lady de Grey, qui devint plus tard Lady Ripon, vint sans façon dans les coulisses et me complimenta le plus gracieusement du monde. La duchesse de Manchester me suggéra l'idée que mon école pourrait s'installer à Londres, et que j'y trouverais l'appui nécessaire. Elle nous fit venir, à cette intention, dans sa maison des bords de la Tamise, où nous dansâmes devant la reine Alexandra et le roi Edouard. Je fus soutenue quelque temps par l'espérance, mais à la Gn, la désillusion revint une fois de plus. Où trouver le local, le terrain, les fonds nécessaires pour réaliser mon rêve dans toute son ampleur 7
Comme toujours, les dépenses de ma petite troupe étaient énormes. Une fois de plus mon compte en banque était épuisé ; mon école fut donc forcée de retourner à Grûnewald tandis que je signais un contrat avec Charles Frohman pour une tournée en Amérique.
J'éprouvais un véritable déchirement à me séparer de mon école, de ma mère, d'Elisabeth et de Craig, et surtout, de ma petite Deirdre, qui avait maintenant près d'un an, fillette blonde aux joues roses et aux yeux bleus.
Il advint qu'un jour de juillet je me trouvai toute seule fcur un grand bateau qui partait pour New-York — huit ans exactement après en être partie sur un transport à bestiaux. J'étais déjà célèbre en Europe. J'avais donné la vie à un Art, à une École, à un enfant. Mais du point de vue financier, je n'étais guère plus riche qu'autrefois.
Charles Frohman était un grand imprésario, mais il ne comprenait pas que mon Art n'était pas une manifestation théâtrale ordinaire. Seul pn pujbliq restreint
pouvait le goûter. Frohman me présenta en plein mois d'août, en pleine chaleur, comme une attraction de Broadway, avec un orchestre insuffisant, qui fit ce qu'il put pour jouer Ylphigénie de Gluck et la Septième Symphonie de Beethoven. Le résultat fut, comme il fallait s'y attendre, un four complet. Les quelques spectateurs qui erraient dans le théâtre en ces soirées torrides, où le thermomètre s'élevait à 90° Farenheit et plus, étaient déconcertés, et plus d'un franchement mécontent de ce qu'il voyait. Les critiques furent rares et défavorables. Je sentais que mon retour au pays natal était une grande erreur.
Un jour que j'étais assise dans ma loge, particulièrement découragée, j'entendis une voix belle et chaleureuse qui me saluait, et vis debout près de la porte un homme de taille moyenne, mais de proportions merveilleuses, avec une grande mèche de cheveux bruns et bouclés et un sourire charmant. Il me tendit la main dans un élan d'affection si spontané et me dit de si belles choses sur l'effet que mon art avait produit, que je me sentis dédommagée de tout ce que j'avais souffert depuis mon arrivée à New-York. Cet homme était George Gray Barnard, le grand sculpteur américain. Il vint dès lors chaque soir à mes représentations et il amenait souvent des artistes, des poètes ou d'autres de ses amis, parmi lesquels David Belasco, le génial metteur en scène, les peintres Robert Henri et George Bellows, Percy Mackaye, Max Eastman, bref tous les jeunes révolutionnaires de Greenwich-Village. Je me rappelle aussi les trois inséparables poètes qui vivaient ensemble dans un belvédère en bas de Washington-Square : E. A. Robinson, Ridgeley Torrance et William Vaughan Moody.
Cet accueil affectueux et cet enthousiasme des poètes et des artistes me soutenaient et compensaient la rareté et la froideur des spectateurs de New-York.
George Gray Barnard conçut alors l'idée dç faire une
statue de la danse qu'il devait appeler : « L'Amérique dansante ». Walt Whitman avait dit : « J'entends chanter l'Amérique ».
Or un jour d'octobre, par un de ces beaux temps d'automne que Ton ne connaît qu'à New-York, devant son atelier de Washington Heights, debout près de Barnard, sur la colline d'où nous contemplions toute la campagne, j'avais dit, en étendant les bras : « Je vois l'Amérique Dansante ». Et Barnard eut alors l'idée de sa statue.
J'arrivais chaque matin à son atelier, apportant un panier qui contenait le déjeuner. Nous passions des heures charmantes tout en faisant des projets qui devaient renouveler l'art américain.
Je me souviens qu'il y avait dans son atelier un torse charmant de jeune fille pour lequel, me dit-il, avait posé Evelyn Nesbit Thaw avant qu'elle rencontrât Harry K. Thaw ; c'était alors une jeune fille comme les autres, mais sa merveilleuse beauté ravissait tous les artistes.
Naturellement, ces conversations d'atelier, ces ex*tases en commun n'étaient pas sans effet. Pour moi, je me serais volontiers donnée corps et âme pour inspirer la grande statue de « L'Amérique Dansante », mais George Gray Barnard était un de ces hommes qui poussent la vertu jusqu'au fanatisme. Nos jeunes désirs ne purent émouvoir sa religieuse fidélité. Le marbre de ses statues n'était ni plus froid ni plus sévère.
J'étais l'éphémère, lui l'étemel. Pourquoi n'aurais-je pas désiré être moulée et immortalisée par son génie ?
De tous les atomes de mon être j'aspirais à être l'argile molle sous ses mains de sculpteur.
Ah, George Gray Barnard, nous vieillirons, nous mourrons, mais ils ne périront pas ces moments féeriques que nous avons passés ensemble, moi la Danseuse, vous le Magicien qui auriez pu saisir cette danse à travers sa flamme passagère, pour en renvoyer
l'éblouissant éclat jusqu'au fond de l'éternité. Ah ! où est mon chef-d'œuvre : « L'Amérique Dansante » ? Je lève les yeux et je rencontre le regard de la Pitié Humaine, cette statue colossale d'Abraham Lincoln qu'il dédia à l'Amérique — Le grand front, les joues creusées par le torrent des larmes répandues devant le grand Drame Universel. Et moi, la légère, la vaine silhouette, je danse au pied de cet idéal de foi et de vertu surhumaines.
Mais du moins je n'ai pas été Salomé ; je n'ai désiré la tête de personne. Je n'ai jamais été un Vampire ; j'ai toujours été une inspiratrice. Si vous m'avez refusé « vos lèvres, Johannes 1 » et votre amour, j'ai eu l'esprit de souhaiter bon voyage à votre vertu. Bon voyage, mais non pas adieu, parce que votre amitié a été l'une des choses les plus belles et les plus sacrées de ma vie. Aussi J 'occidentale a-t-elle peut-être montré plus de sagesse que sa sœur orientale. « Je veux tes lèvres, Johannes » — « tes lèvres » mais non ta tête sur un plat d'argent. Ce serait un souhait de vampire, non d'inspiratrice. « Prends-moi — Tu ne veux pas ? Alors au revoir, pense à moi ; en pensant à moi tu feras peutêtre de grandes choses. »
Le statue de « L'Amérique Dansante » eut un commencement merveilleux, mais, hélas I sans suite. Peu après, à cause d'une maladie soudaine de la femme de Barnard, les séances de pose durent être abandonnées. J'avais espéré être son chef-d'œuvre, et ce ne fut pas moi qui inspira à Barnard son oeuvre maîtresse, mais Abraham Lincoln dont la statue se trouve maintenant dans le sombre jardin, devant Westminster Abbey.
Charles Frohman, trouvant que le séjour à Broadway était désastreux, essaya une tournée dans des villes moins importantes, mais cette tournée fut si mal organisée que le résultat fut encore plus lamentable. Finalement, je perdis patience, et j'allai trouver Charles Frohman. Je
le trouvai fort abattu et ruminant tout l'argent qu'il avait perdu.
« L'Amérique ne comprend pas votre art, me dit-il. Il n'est pas à la portée des Américains et ils ne comprendront jamais. Il vaudrait mieux que vous retourniez en Europe. »
J'avais avec Frohman un engagement pour une tournée de six mois, avec un minimum garanti. Mais, blessée dans ma fierté, et pleine de mépris en le voyant si mauvais joueur, je pris ce contrat et le déchirai sous ses yeux en disant : « Quoi qu'il arrive, vous êtes libre maintenant de toute responsabilité. »
Suivant les conseils de George Barnard qui ne cessait de me répéter qu'il était fier de trouver en moi un fruit du sol américain, et que ce lui serait un grand chagrin si l'Amérique n'appréciait pas mon art, je me décidai à rester à New-York. Je louai donc un atelier au Fine- Arts Building ; je le garnis de mes rideaux bleus et de mon tapis, et je me mis à créer de nouvelles danses que j'exécutais chaque soir devant des poètes et des artistes.
Dans le Sunday Sun du 15 novembre 1908, voici la description qui fut faite d'une de ces soirées :
« Elle (Isadora Duncan) est drapée jusqu'à la taille dans une magnifique broderie chinoise. Ses cheveux courts ,et sombres sont enroulés en une sorte de torsade sur la nuque, et partagés sur le devant comme une chevelure de Madone... Elle a le nez retroussé et les yeux d'un gris bleu. On dit généralement d'elle dans les journaux qu'elle est grande et d'une majesté de statue : c'est un triomphe de l'art, car en réalité elle n'a que cinq pieds six pouces de haut et pèse 120 livres.
« Des lumières à reflets d'ambre sont projetées sur elle, et un disque jaune au centre du plafond répand une clarté douce qui complète l'harmonie des couleurs; Miss Duncan s'excuse de n'avoir pour orchestre qu'un piano — qui ne convient pas.
« Il ne devrait pas y avoir de musique pour une telle danse », dit-elle, « sauf une musique comme celle qu'aurait pu faire entendre Pan sur un roseau coupé au bord de la rivière, une flûte peut-être, un chalumeau et c'est tout. Les autres arts : la peinture, la sculpture, la musique, la poésie, ont laissé la danse bien loin derrière eux. C'est en fait un art perdu, et essayer de l'harmoniser avec un art aussi perfectionné que la musique est difficile, impossible. C'est à la résurrection de cet art perdu qu'est la danse que j'ai voué ma vie. »
•« Elle se tient près de son parterre de poètes quand elle commence à parler, et lorsqu'elle finit, elle est à l'autre extrémité de la pièce. On ne sait comment elle fait, mais elle vous fait songer à son amie Ellen Terry et à sa façon nonchalante de se jouer de l'espace.
« Elle n'est plus l'hôtesse fatiguée, triste, mais un esprit païen, qui surgit tout naturellement d'un marbre brisé comme si c'était la chose la plus simple du monde. C'est Galathée, peut-être, car certainement Galathée dansa dans les premiers moments de sa délivrance. C'est Daphné à la chevelure dénouée, échappant aux caresses d'Apollon dans les bosquets de Delphes. Car ses cheveux se dénouent et la comparaison s'impose.
« Il n'est pas étonnant qu'elle fût lasse de rester sur ce marbre d'Elgin pendant tant d'années pour le plaisir des lorgnettes britanniques, derrière lesquelles se cachaient des regards à moitié indignés. Une longue série de figurines de Tanagra, les processions des frises du Parthénon, les douloureuses guirlandes des urnes et des tablettes, l'abandon des Bacchantes, passent devant vos yeux, qui semblent ne voir qu'elle, mais qui voient en réalité défiler toute la nature humaine au temps où l'artifice n'existait pas.
« Pour miss Duncan, toute la vie a été un effort pour retourner en arrière, pour découvrir la simplicité perdue dans Je dédale des générations.
« Dans ces jours lointains que Ton se plaît à nommer païens, chaque émotion correspondait à un mouvement, dit-elle ; l'âme, le corps, l'esprit, travaillaient en parfaite harmonie. Regardez ces hommes et ces vierges saisis et emprisonnés vivants par la magie de la sculpture grecque, plutôt que taillés et ciselés dans le marbre résistant. Vous pouvez presque deviner ce qu'ils vont vous dire quand ils ouvriront la bouche, et s'ils ne l'ouvrent pas, qu'importe ? Vous comprendrez aussi bien I »
« Puis elle s'arrête tout d'un coup pour se transformer de nouveau en un esprit dansant, en une figurine d'ambre qui vous offre le vin d'une coupe brandie, jetant des roses sur l'autel d'Athéna, nageant sur la crête des vagues pourpres de la Mer Egée, tandis que les poètes la suivent des yeux, que le Prophète caresse sa barbe hiératique et qu'une voix récite doucement l'Ode de John Keats sur une urne grecque :
Quels sont ces gens qui viennent pour le sacrifice ?
La Beauté est la vérité, la vérité est la beauté — voilà tout Ce que tu sais sur la terre, et tout ce que tu as besoin de
[savoir.
« L'esprit remonte bien loin dans le passé, jusqu'au fond des siècles, quand Isadora Duncan danse ; il remonte jusqu'au premier matin du monde, quand la grandeur de l'âme trouvait sa libre expression dans la beauté du corps, quand le rythme du mouvement correspondait au rythme du son, quand la cadence du corps humain ne faisait qu'un avec le vent et la mer, quand le geste d'un bras de femme était comme le pétale d'une rose qui s'épanouit, la pression d'un pied sur le gazon comme une feuille qui tombe en caressant la terre. Quand toute la ferveur de la religion, de l'amour,
du patriotisme, quand le sacrifice ou la passion s'exprimaient au rythme de la cithare, de la harpe ou du tambourin, quand dans une extase religieuse les hommes et les femmes dansaient devant leurs foyers de pierres et leurs dieux, dans les forêts, au bord de la mer, à cause de la joie de vivre qui était en eux, c'était que toutes les impulsions fortes, grandes et bonnes de l'âme humaine se transmettaient de l'esprit- au corps en parfaite harmonie avec le rythme de l'univers. »
George Gray Barnard m'avait conseillé de rester en Amérique et j'eus lieu de me réjouir do l'avoir écouté. Car, un jour, un homme vint dans mon studio, qui devait me gagner l'enthousiasme des foules américaines. C'était Walter Damrosch. Il m'avait vu danser une interprétation de la Septième Symphonie de Beethoven au Criterion Théâtre, avec un orchestre réduit et médiocre ; il entrevit l'effet que ferait cette danse si elle était accompagnée par l'orchestre magnifique qu'il conduisait si magistralement. '
Les études de piano et de composition d'ensemble que j'avais faites lorsque j'étais enfant ont dû se réfugier dans mon subconscient. Quand je suis étendue et que je ferme les yeux, je peux entendre l'orchestre tout entier aussi clairement que s'il jouait devant moi ; pour chaque instrument, je vois un dieu spécial qui s'agite. Cet orchestre d'ombres a toujours dansé dans ma vision intérieure. Damrosch me proposa une série de représentations au Metropolitan Opéra pendant le mois de décembre ; j'acceptai joyeusement.
Le résultat fut celui qu'il avait prévu. A la première représentation, Charles Frohman qui avait envoyé chercher une loge fut étonné d'apprendre qu'il n'y avait plus une place de libre. Cet exemple prouve que, si grand que soit l'artiste, s'il n'a pas ce qu'il faut pour le mettre en valeur, ses efforts les plus élevés peuvent être perdus. Ce fut le cas d'Eléanora Duse à sa première tournée en
Amérique : parce que l'organisation était défectueuse, elle joua devant des salles presque vides et eut l'impression que l'Amérique ne l'apprécierait jamais. Elle y revint en 1924 et elle reçut de New-York à San-Francisco une ovation ininterrompue, tout simplement parce que, cette fois, Maurice Guest avait eu l'intelligence de comprendre son art.
J'étais très flère de voyager avec un orchestre de quatre-vingts musiciens, conduits par le grand Walter Damrosch. Cette tournée fut particulièrement réussie tant l'orchestre montra de bonne volonté à l'égard de son chef et de moi-même. Je me sentais tellement en sympathie avec Walter Damrosch qu'il me semblait, quand j'étais au milieu de la scène et que je dansais, que j'étais reliée par toutes les fibres de mon corps à l'orchestre et à l'homme qui le dirigeait.
Comment décrire la joie de danser avec cet orchestre ? Il est là devant moi : Walter Damrosch lève son bâton, je le suis, et, dès la première mesure, voici que s'élève en moi la symphonie de tous les instruments réunis en un seul. Le fluide tout-puissant monte vers moi, et devient le médium qui condense en une seule expression la joie de Brunehilde éveillée par Siegfried, ou l'âme d'Yseult cherchant son triomphe dans la mort. Souvent je me disais : « Quelle erreur de m'appeler une danseuse ? Je suis un pôle magnétique qui concentre et traduit les émotions de la musique. » De mon âme jaillissaient des rayons de feu qui m'unissaient à l'orchestre tremblant et vibrant.
Il y avait un flûtiste, M..., qui jouait si divinement le solo des Ames Heureuses dans Orphée que, souvent, je me mettais à pleurer sur la scène, immobilisée par le ravissement que j'éprouvais à l'écouter, lui, et les violons, et l'orchestre tout entier dont le chant s'élevait, emporté par le feu de son chef admirable.
Louis de Bavière avait l'habitude dé s'assébîr solitaire
pour écouter l'orchestre de Bayreuth, mais s'il avait dansé au rythme de cet orchestre, il aurait connu une joie plus vive encore.
Il y avait une extraordinaire sympathie entre Damrosch et moi, et à chacun de ses gestes, je sentais immédiatement la vibration correspondante. Tandis qu'il augmentait la force du crescendo, la vie montait en moi et débordait sous forme de gestes. A chaque phrase musicale traduite en mouvement musical, mon être tout entier vibrait en harmonie avec le sien.
Quelquefois, lorsque du haut de la scène, je voyais le grand front de Damrosch penché sur la partition, j'avais l'impression que ma danse ressemblait vraiment à la naissance d'Athéna sortant toute armée de la tête de Zeus.
Cette tournée en Amérique fut probablement le temps le plus heureux de mon existence; pourtant je souffrais de la nostalgie de mon foyer, et, quand je dansais la Septième Symphonie, je croyais voir autour de moi mes élèves telles qu'elles seraient quand elles auraient l'âge de l'interpréter avec moi. Ce n'était donc pas une joie complète, mais j'avais l'espérance d'une joie future plus parfaite. Peut-être n'y a-t-il pas de joie complète dans la vie ; il n'y en a que l'espérance. La dernière note du chant d'amour d'Yseult semble une joie complète, mais c'est la mort qu'il annonce.
A Washington, je fus accueillie par une * véritable ïempête. Quelques pasteurs avaient protesté en termes violents contre ma danse.
Et soudain, à l'étonnement de tous, voici que se montra dans une loge, pendant une matinée, Teddy Roosevelt en personne. Il parut trouver le spectacle à son goût et donna le signal des applaudissements après chaque numéro du programme. Il écrivit à un ami :
« Quel mal ces pasteurs peuvent-ils voir aux danses d'Isadora ? Elle me semble aussi innocente qu'un en-
fant dansant au jardin sous le soleil du matin et cueillant les belles fleurs de son rêve. »
Les paroles de Roosevelt furent rapportées dans les journaux ; elles déconcertèrent les pasteurs et aidèrent à mon succès. En fait, toute cette tournée fut des plus heureuses et des plus réussies à tous les points de vue ; personne n'aurait pu désirer un chef d'orchestre plus aimable et un compagnon plus charmant que Walter Damrosch, qui avait le tempérament d'un très grand artiste.
Dans ses moments do détente, il savait fort bien goûter un bon dîner et jouait du piano pendant des heures, jamais fatigué, toujours génial, gai, délicieux.
De retour à New-York, j'eus la satisfaction d'apprendre de ma banque que j'avais à mon compte 250.000 dollars. Si toutes les fibres de mon cœur ne m'avaient pas fait ardemment désirer revoir mon enfant et mon école, je n'aurais jamais quitté l'Amérique ; mais un matin je laissai sur la jetée un petit groupe d'amis : Mary et Billy Roberts, mes poètes, mes artistes, et je revins en Europe.