CHAPITRE XXV
Elisabeth était venue m 'attendre à Paris avec vingt de mes élèves et ma petite Deirdre. Qu'on imagine ma joie I Je n'avais pas vu ma fille depuis six mois. Quand elle m'aperçut, elle me regarda d'une drôle de façon et se mit à pleurer. Naturellement je pleurai à mon tour ; c'était si étrange et si doux de la tenir de nouveau dans mes bras. Et il y avait aussi mon autre enfant — mon école. Les fillettes avaient toutes beaucoup grandi. La réunion fut magnifique ; nous dansâmes et chantâmes tout l'après-midi.
Le grand artiste Lugné-Poe s'était chargé de mes représentations à Paris. C'était lui qui avait présenté à Paris Eléanora Duse, Suzanne Després et Ibsen. Il estimait que ma danse nécessitait une certaine mise en scène et avait loué pour moi la Gaieté Lyrique, ainsi que l'orchestre Colonne ; Colonne en personne était au pupitre. Le résultat fut que nous prîmes Paris d'assaut. Des poètes comme Henri Lavedan, Pierre Mille, Henri de Régnier, publièrent des articles enthousiastes sur moi.
Paris me souriait.
A chacune de mes représentations, le théâtre était bondé de l'élite du monde artistique et intellectuel.
J'avais l'impression <Jue j'étais bien près de réaliser mon rêve, et que l'école que je voulais fonder était à portée de la main.
J'avais loué deux grands appartements au numéro 5 de la rue Danton. J'habitais au premier étage, et le second était occupé par mes élèves et leurs monitrices.
Un jour, juste avant une matinée, j'eus une émotion terrible. Subitement, sans que rien l'eût fait prévoir, Deirdre se mit à étouffer et à tousser. Je crus que c'était le croup tant redouté, et, prenant un taxi, je courus à travers Paris pour trouver un médecin. Enfin, je découvris un célèbre spécialiste pour maladies d'enfants, qui voulut bien m 'accompagner et me rassura bientôt en me disant que ce n'était qu'un rhume sans gravité.
J'arrivai à la matinée avec une demi-heure de retard. Colonne et son orchestre avaient fait patienter le public. Tout l'après-midi, en dansant, je tremblai de crainte. J'adorais mon enfant, et je sentais que si un malheur arrivait je ne pourrais pas lui survivre.
L'amour maternel est puissant, égoïste, féroce. Je ne crois pas que ce soit une chose admirable. Il serait infiniment plus admirable de pouvoir aimer tous les enfants.
Deirdre pouvait maintenant courir et danser. Elle était particulièrement jolie, c'était une vraie miniature d'Ellen Terry ; j'avais trop pensé à elle, je l'avais trop admirée pour qu'il en fût autrement. Quand l'humanité aura progressé, toutes les mères seront isolées, avant la naissance de leurs enfants, dans un lieu paisible où elles seront environnées de statues, de tableaux et de musique.
Le grand clou de la saison fut le bal Brisson auquel furent invités tous les artistes et tous les écrivains en renom de Paris.
Chacun avait un costume représentant le titre d'un ouvrage célèbre.
Je m'y rendis en Bacchante d'Euripide, et j'y rencontrai un Mounet-Sully en tunique grecque qui aurait pu personnifier Dionysos lui-même. Je dansai avec lui toute la soirée — tout au moins je dansai près de lui car le grand Mounet-Sully dédaignait les pas modernes ; on fit courir le bruit que notre conduite avait été scandaleuse. A vrai dire, ce fut assez innocent, et je donnai au grand artiste quelques heures de distraction qu'il méritait bien. Il me semblait étrange d'avoir pu, avec mon innocence américaine, choquer Paris cette nuit-là !
Les récentes découvertes sur la télépathie ont prouvé que des effluves mentaux passent à travers certains milieux sympathiques pour atteindre leurs destinations, quelquefois sans même que ceux d'où ils émanent en aient conscience.
Au point où j'étais arrivée, la culbute était prochaine. Il m'était impossible de faire face aux dépenses croissantes de mon école. Avec l'argent que j'avais gagné par moi-même, j'avais avec mes seules ressources adopté quarante enfants dont je prenais soin et que j'instruisais ; vingt d'entre elles étaient en Allemagne, et vingt à Paris ; j'avais à ma charge d'autres personnes encore. Un jour je dis en riant à ma sœur Elisabeth :
« Cela ne peut pas continuer ! Mon compte en banque est dépassé. Si notre école doit vivre, il nous faut trouver un millionnaire. »
Une fois ce souhait formé, il ne cessa de m 'obséder,
« Il faut que je trouve un millionnaire I » me répétais-je cent fois par jour. D'abord par manière de jeu et finalement, suivant le système Coué, avec conviction.
Un matin, après une représentation exceptionnellement brillante à la Gaîté Lyrique, j'étais assise devant mon miroir, en robe de chambre. Je me souviens que j'avais des papillotes en vue de la matinée ; mes cheveux étaient recouverts d'un petit bonnet de dentelle. Ma femme de chambre m'apporta une carte de visite sur
laquelle je lus un nom bien connu, et soudain chanta dans mon cerveau : « Voici mon millionnaire. »
— Faites entrer.
Il entra, grand et blond, avec des cheveux et une barbe frisés. Ma première pensée fut : Lohengrin. « Qui veut être mon chevalier ? » Il parlait d'une voix charmante, mais il paraissait timide. « On dirait un grand enfant déguisé », pensai-je.
— Vous ne me connaissez pas, mais j'ai souvent applaudi votre art merveilleux, dit-il.
Alors une impression étrange s'empara de moi. J'avais déjà rencontré cet homme. Où ? Comme en un rêve, je me souvins des funérailles du prince de Polignac ; je me revis petite fille pleurant à chaudes larmes, nullement accoutumée aux enterrements français ; je revis la longue file des parents alignés dans le bas-côté de l'église. Quelqu'un me poussa en avant. « Il faut serrer la main », murmurait-on. Et j'avançai, avec mon chagrin sincère pour mon ami disparu, donnant la main à tous les gens de la famille, les uns après les autres.
Je me rappelle avoir soudain fixé l'un d'eux. C'était; l'homme qui était devant moi.
Nous nous étions rencontrés pour la première fois dans une église devant un cercueil. Ce n'était guère un présage de bonheur. Cependant je devinais que cet homme était mon millionnaire, celui que les effluves de mon cerveau avaient été chercher.
— J'admire votre art, votre courage pour réaliser l'idéal de votre école. Je suis venu pour vous aider. Que puis-je faire ? Voudriez-vous, par exemple, aller avec toutes vos petites danseuses, dans une petite villa de la Riviera, au bord de la mer et, là, composer de nouvelles danses ? Vous n'auriez pas à vous préoccuper des dépenses. Je m'en chargerais. Vous avez déjà accompli un grand travail ; vous devez être fatiguée. Maintenant reposez-vous sur moi.
Une semaine plus tard, toute ma petite troupe, dans un wagon de première, filait vers la mer et le soleil. Lohengrin nous attendait à la gare. Il était radieux, tout de blanc vêtu. Il nous conduisit à une délicieuse villa près de la mer ; des terrasses il nous montra son yacht aux ailes blanches.
— On l'appelle le Lady Evelyn, dit-il ; maintenant peut-être, nous rappellerons Isis.
Les enfants dansaient sous les orangers dans leurs légères tuniques bleues, les mains pleines de fleurs et de fruits. Lohengrin était on ne peut plus charmant pour les enfants, il pensait au bien-être de tous. Son dévouement à leur égard ajouta un nouvel élément de confiance à la reconnaissance que je lui avais déjà vouée, et qui, à son contact journalier, fut bientôt transformée en un sentiment plus fort et plus profond. Cependant, je le regardais alors simplement comme mon chevalier, digne d'être vénéré à distance, d'une manière en quelque sorte spirituelle.
Les enfants et moi nous habitions dans une villa â Beaulieu, mais Lohengrin vivait dans un hôtel élégant à Nice. De temps en temps il m'invitait à dîner avec lui. J'y allais en simple tunique grecque, et j'éprouvais un certain malaise à trouver là une femme en robes de couleurs merveilleuses, couverte de diamants et de perles. Je vis immédiatement qu'elle était mon ennemie. Elle me remplissait de crainte, et cette crainte se justifia par la suite.
Un soir, pendant le carnaval, Lohengrin, avec sa générosité caractéristique, invita toute une bande d'amis à un bal au Casino. Il donna à chacun un costume de Pierrot en satin liberty. C'était la première fois que je me déguisais en Pierrot, la première fois que j'assistais à un bal public masqué. La soirée s'annonçait joyeuse. Il n'y avait qu'un point noir pour moi : la dame aux diamants, pourvue elle aussi d'un costume de
Pierrot. Quand je la regardais, je souffrais le martyre. Mais un peu plus tard, je me rappelle que je dansai avec elle frénétiquement — tant l'amour est proche de la haine. — C'est un valet du casino qui vint nous toucher à l'épaule et nous avertir que c'était défendu.
Au milieu de cette folle réunion, je fus tout à coup appelée au téléphone. On me faisait dire de la villa do Beaulieu qu'Erica, la plus jeune élève de l'école, venait d'être prise du croup, que c'était très grave, qu'elle était en train de mourir. Je me précipitai du téléphone à la table du souper où Lohengrin traitait joyeusement ses invités. Je lui demandai de venir vite à l'appareil. « Il faut appeler un médecin. » Et ce fut là, près de la cabine téléphonique, sous le poids de cette angoisse commune pour un petit être qui nous était cher à tous deux, que notre résistance tomba, et que nos lèvres s'unirent pour la première fois. Mais il ne fallait pas perdre une seconde. L'auto de Lohengrin était à la porte. Tels que nous étions, en Pierrots, nous partîmes, et avec un médecin nous filâmes à toute vitesse sur Beaulieu. La petite Erica suffoquait, la figure toute noire. Le docteur fit ce qu'il avait à faire. Pierrots effrayés, nous attendîmes, près du petit lit, le verdict. Deux heures plus tard, alors que l'aurore blanchissait à la fenêtre, les docteurs affirmèrent que l'enfant était sauvé. Les larmes coulaient le long de nos joues, faisaient fondre le fard. Mais Lohengrin me prit dans ses bras : « Courage, chérie ! Allons rejoindre nos invités. » Et tout le long du retour, dans l'automobile, il me tint serrée contre lui, murmurant : « Très chère, ne serait-ce qu'en souvenir de cette nuit, pour cette seule émotion, je vous aimerai toujours. »
Au Casino, le temps avait passé si rapidement, que la plupart des invités avaient à peine remarqué notre absence.
Il y avait quelqu'un, cependant, qui avait compté ces
minutes. La petite dame aux diamants avait surveillé notre départ avec des yeux jaloux ; quand nous rentrâmes, elle prit un couteau sur la table, -et voulut le lancer sur Lohengrin. Heureusement, il vit le geste et, la saisissant par le poignet, la souleva dans ses bras au-dessus de sa tête. Il l'emporta ainsi au vestiaire t comme si tout l'incident n'eut été qu'un jeu, un épisode de carnaval préparé à l'avance. Il l'abandonna aux femmes de service en disant simplement que c'était une crise de nerfs et qu'elle avait sans doute besoin d'un verre d'eau I Puis il revint à la salle de bal, extrêmement calme et plein d'entrain. La gaieté de tous ne fit que croître jusqu'à cinq heures du matin, et je terminai la fête en dansant les émotions diverses de la soirée dans un tango apache avec Max Dearly.
Quand on se sépara à l'aurore, la dame aux diamants retourna seule à son hôtel, et Lohengrin resta avec moi. Sa générosité envers les enfants, son anxiété et son chagrin véritable devant la maladie de la petite Erica, tout cela lui avait gagné mon amour.
Le matin suivant, il me proposa une fugue en yacht, sur le Lady Evelyn, baptisé maintenant VI sis. Nous prîmes ma petite fille avec nous, et, laissant l'école au soin des monitrices, nous fîmes voile vers l'Italie,