‹ Ma vieChapitre 28 sur 43 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Toute fortune apporte la malédiction avec elle, et les gens qui la possèdent ne peuvent pas être heureux pendant vingt-quatre heures.

Si j'avais pu supposer que l'homme avec lequel j'étais avait un caractère d'enfant gâté, que chacune de mes paroles, chacune de mes actions devait être préparée pour plaire, tout se serait bien passé. Mais j'étais trop jeune et trop naïve pour penser à cela, et je parlais, je parlais, expliquant mes idées sur la vie, sur la République de Platon, sur Karl Marx, et sur la réforme du monde, sans me douter un instant des ravages que je causais. Cet homme, qui avait déclaré qu'il m'aimait pour mon courage et ma générosité, se montra de plus en plus inquiet quand il découvrit quelle ardente révolutionnaire il avait prise à son bord. Il comprenait peu à peu qu'il ne pourrait pas concilier mes idées avec la paix de son esprit, mais le comble fut quand, un soir, il me demanda quel était mon poème favori. Enchantée, je lui apportai mon livre de chevet et je lui lus le Chant de la Grand'Route de Walt Whitman. Transportée d'enthousiasme, je ne remarquais pas l'effet que je produisais, et, lorsque je levai les yeux, je fus étonnée de voir son beau visage tout congestionné de rage.

— Quelle saleté ! s'écria-t-il. Cet homme-là n'aurait jamais pu gagner sa vie.

— Vous ne comprenez donc pas, répondis-je, qu'il a la vision de Y Amérique libre !

— Au diable la vision !

Et je compris que, pour lui, la vision de l'Amérique était celle des milliers d'usines qui fabriquaient ses machines, et d'un certain gratte-ciel — alors le plus haut de New-York. Mais l'âme féminine est si curieuse qu'après cette dispute et tant d'autres du même genre, je me jetais dans ses bras, oubliant tout sous la brutalité de ses caresses. Je me consolais aussi en pensant que bientôt il ouvrirait les yeux et qu'il verrait clair, qu'il m'aiderait à fonder ma grande école pour les enfants du peuple.

Pendant ce temps-là, le magnifique yacht voguait sur la Méditerranée.

Je revois tout comme si c'était hier : le large pont du yacht, la table dressée avec les cristaux* et l'argenterie pour le déjeuner ; Deirdre, en tunique blanche, qui dansait près de nous. Certes j'étais amoureuse, et heureuse. Cependant, je songeais sans cesse avec tristesse aux soutiers dans la chambre de chauffe ; aux cinquante marins du yacht ; au capitaine et à son second ; à toute cette immense dépense pour le plaisir de deux personnes. Inconsciemment je souffrais, à mesure que s'écoulaient ces jours, qui m'écartaient de ma route tracée. Quelquefois, je comparais l'agrément de cette vie luxueuse, de ces fêtes continuelles, de cet abandon au plaisir, avec l'âpre lutte de ma première jeunesse. Alors je revivais l'impression que faisait autrefois sur mon corps et sur mon âme la lumière de l'aurore se transformant en midis ardente. Mon Lohengrin, mon chevalier du Graal, en viendrait, lui aussi, à partager la grande idée !

Nous passâmes un jour h Pompéï, et tohengrin eut le

romanesque désir de me voir danser dans le temple de Paestum, au clair de lune. Il engagea sur-le-champ un petit orchestre de musiciens napolitains, leur disant d'aller au temple et d'attendre notre arrivée. Mais un orage d'été éclata, accompagné d'un déluge de pluie. Ce jour-là et le suivant le yacht ne put quitter le port, et quand nous arrivâmes enfin à Paestum, nous trouvâmes les musiciens de l'orchestre complètement trempés et lamentablement assis sur les marches du temple, où ils nous attendaient depuis vingt-quatre heures. Lohengrin commanda des douzaines de bouteilles de vin et un agneau •« à la Palikare » que nous mangeâmes à la mode arabe, avec nos doigts. L'orchestre affamé but et mangea tellement que, la fatigue de l'attente aidant, les musiciens furent tous incapables de jouer. Comme il commençait à bruiner de nouveau, nous montâmes tous à bord du yacht, qui mit le cap sur Naples. L'orchestre essaya bravement de jouer sur le pont, mais quand VIsis commença à tanguer, un à un les musiciens devinrent verts et se retirèrent dans leurs cabines... Voilà comment se termina l'idée romanesque d'une danse au clair de lune dans le temple de Paestum !

Lohengrin désirait continuer à naviguer en Méditerranée, mais je me rappelai que j'avais un contrat avec mon imprésario en Russie, et sourde à tous les plaidoyers, bien que ce me fût très difficile, je décidai d'exécuter mon engagement. Lohengrin me ramena à Paris. Il serait bien venu en Russie avec moi, mais il craignait les difficultés du passeport. Il remplit de fleurs mon compartiment et nous nous dîmes un tendre au revoir.

C'est un fait étrange que quand on quitte un être que l'on aime, quoiqu'on ait le cœur serré, on éprouve en même temps une curieuse sensation de libération.

Cette tournée en Russie fut aussi triomphale que les autres, jnais sllë fut marquée par. un événement qui

aurait pu être tragique, quoiqu'il tournât en fait presque au comique. Un après-midi, Craig vint me voir, et pendant un instant je fus sur le point de croire que rien ne comptait plus pour moi, ni l'école, ni Lohengrin, rien que la joie de le revoir. Cependant, un trait essentiel de mon caractère est la fidélité.

Craig était dans ses meilleurs moments, au milieu de sa création d'Hamlet pour le théâtre d'art Stanislavsky. Toutes les actrices de la troupe Stanislavsky étaient amoureuses de lui. Les acteurs étaient ravis de sa beauté, de son génie et de son extraordinaire vitalité. Il leur tenait des discours interminables sur l'art du théâtre, et ils faisaient de leur mieux pour le suivre dans ses fantaisies et ses rêves.

Quand je le vis, j'éprouvai de nouveau tout le charme et la fascination d'an tan, et les choses auraient tourné différemment si je n'avais eu avec moi une fort jolie secrétaire. Le dernier soir, au moment de partir pour Kieff, j'offris un dîner en petit comité à Stanislavsky, à Craig et à la secrétaire. Au milieu du dîner, Craig toe demanda si oui ou non je voulais rester avec lui. Comme je ne pouvais répondre, il fut pris d'une de ses vieilles colères d'autrefois, enleva la secrétaire de sa chaise, l'emporta dans la chambre voisine et ferma la porte à clé. Stanislavsky fut affreusement choqué, et fit de son mieux pour persuader à Craig d'ouvrir la porte ; quand nous nous aperçûmes que la persuasion n'avait aucun effet, nous comprîmes qu'il n'y avait rien d'autre à faire que d'aller à la gare où l'on nous dit d'ailleurs que le train était parti depuis dix minutes.

Je revins avec Stanislavsky jusque chez lui et nous essayâmes de parler de l'art moderne, sans conviction et évitant de revenir sur l'aventure de Craig et de la secrétaire, mais je voyais bien que Stanislavsky était bouleversé et choqué de la conduite de Craig.

Le lendemain je pris le train pour Kieff. J'y fus re-

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jointe quelques jours plus tard par une secrétaire encore pâle et assez agitée. Quand je lui demandai si elle ne désirait pas rester en Russie avec Craig, elle me répondit énergiquement non ; nous revînmes donc à Paris, où Lohengrin nous attendait.

Il avait un appartement étrange, obscur, place des Vosges. Il m'y emmena et me coucha dans un lit Louis XIV où il me mangea littéralement toute vivante et m'étouffa sous ses caresses. Là, pour la première fois, je sus à quel point les nerfs et les sens peuvent être secoués. Je n'étais plus qu'une masse de frissons aux mains de la volupté la plus experte. Il me semblait que je naissais à la vie d'une manière nouvelle et joyeuse que je n'avais encore jamais connue.

Comme un troupeau de chèvres sauvages broutant au flanc arrondi des collines, sa convoitise frôlait mon corps, et je sentais, comme la terre, un millier de bouches qui me dévoraient.

Comme Zeus, il prenait des formes multiples ; je le connus taureau, cygne, pluie d'or. Son amour me transportait au-dessus des flots, m'enlevait sur ses ailes blanches, me ravissait dans l'auréole d'un nuage d'or.

J'appris aussi à connaître les meilleurs restaurants de Paris, où Lohengrin était accueilli par des courbettes et traité comme un dieu. Tous les maîtres d'hôtel et tous les cuisiniers rivalisaient pour lui plaire, car il distribuait l'argent de façon royale. Pour la première fois aussi j'appris la différence entre un « poulet cocotte » et un « poulet simple », la valeur différente des ortolans, des truffes et des champignons. La sensibilité dormante de ma langue et de mon palais s'éveillèrent ; j'appris l'origine des vins, quelle année et quel crû ont le goût et le parfum le plus exquis; j'appris bien d'autres choses encore que j'avais toujours ignorées, y compris le vice délicieux des plaisirs prolongés jusqu'à la frontière de la folie.

Pour la première fois, je rendis visite à un couturier à la mode, et me laissai entraîner par la séduction fatale des étoffes, des couleurs, des formes — même des chapeaux ; moi qui n'avais jamais porté que ma petite tunique blanche, en laine pendant l'hiver, en toile pendant l'été, je succombai au plaisir de commander des robes magnifiques, et de les porter. J'avais pourtant une excuse. Ce n'était pas à un couturier ordinaire que j'avais affaire, mais à un génie, Paul Poiret, qui savait, en habillant une femme, faire une œuvre d'art. Ce n'en fut pas moins pour moi le passage de l'art saGré à l'art profane.

Tous ces plaisirs avaient leur revers, et il y avait des jours où nous parlions de cette étrange maladie : la neurasthénie.

Je me souviens d'un matin où, pendant une exquise promenade au Bois de Boulogne, j'aperçus sur le visage de Lohengri# une expression lointaine, tragique, une impression que je devais apprendre à redouter. Je lui en demandai la raison. Il me répondit :

— J'ai toujours sous les yeux le visage de ma mère dans son Cercueil ; partout où je suis cette image me poursuit. A quoi bon vivre, puisque tout aboutit à la mort ?

Je compris que les richesses et le luxe ne font pas le bonheur. Il est certainement plus difficile aux gens riches d'accomplir quoi que ce soit de sérieux dans l'existence. Le yacht qui est au port les invite toujours à voguer sur la mer d'azur.

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