CHAPITRE XXVII
Nous passâmes cet été en yacht au large des côtes de Bretagne. La mer était souvent si mauvaise que je suivais en auto le long du rivage. L... ne quittait pas le bateau, mais il n'avait pas le cœur très solide, et souvent il tournait au vert sombre. Tels sont les plaisirs des riches.
En septembre, je passai quelque temps à Venise avec mon bébé et sa nurse ; j'y fus seule avec elles pendant quelques semaines. Un jour que j'étais dans la basilique de Saint-Marc, assise solitaire, et admirant le bleu et l'or du dôme, il me sembla voir tout à coup la figure d'un petit garçon ; mais c'était aussi celle d'un ange, avec de grands ypux bleus et une auréole de cheveux dorés.
J'allai au Lido, et là, assise avec ma petite Deirdre, qui jouait sur la plage, je passai quelques jours à méditer. Ce que j'avais vu en rêve à Saint-Marc me remplissait en même temps de joie et d'inquiétude. J'ai- I mais, mais je connaissais maintenant, hélas, la légèreté, l'égoïsme du caprice de ce que les hommes appellent l'amour, et j'entrevoyais le nouveau sacrifice que j'allais imposer à mon art, sacrifice qui lui serait peut-être fatal ; voici que je commençais à souffrir d'une nostal-
gie intense de ma danse, de mon travail, de mon école, La vie me semblait si lourde en dehors de mes rêves d'art ! Dans cet état d'indécision et d'angoisse, je partis pour Milan, afin de voir un docteur ami que j'avais appelé, et de lui exposer mon cas.
— C'est insensé ! s'écria-t-il. Vous, une artiste unique, risquer encore de priver le monde à jamais de votre art I C'est impossible. Je vous en prie, suivez mon avis et ne commettez pas un pareil crime contre l'humanité.
Je l'écoutai, indécise, hésitante, tantôt pleine de révolte qu'une pareille déformation fût encore imposée à mon corps qui était l'instrument de mon art, tantôt torturée par l'appel, par l'espérance, par la vision de cette figure d'ange, la figure de mon fils.
Je demandai à mon ami de me laisser seule une heure pour prendre une décision. Je me souviens de la chambre d'hôtel, une chambre très sombre ; j'aperçus tout à coup en face de moi un portrait, celui d'une femme étrange, habillée d'une robe du xvme siècle, dont les yeux très beaux, jnais cruels, semblaient plonger dans les miens. Je les fixai à mon tour ; ils semblaient se moquer de moi : « Quoi que vous décidiez, paraissait-elle me dire, cela reviendra au même. Regardez ma beauté qui brillait il y a tant d'années. La mort engloutit tout, tout, pourquoi souffririez-vous pour apporter la vie dans le monde, une vie qui sera engloutie par la mort ? »
Ses yeux devinrent plus cruels, plus sinistres, ma détresse plus terrible. Je protégeais mes yeux contre son regard avec mes mains. J'essayais de penser, de décider. J'implorais ces yeux à travers le brouillard de mes larmes, mais ils ne montraient aucune pitié ; ils continuaient de se moquer de moi. Mort ou Vie, pauvre créature, vous êtes dans le piège dont vous n'échapperez pas.
Finalement, je me levai et je m'adressai à ces yeux.
— Non, vous ne m'inquiéterez pas. J'ai foi dans la vie, dans l'amour, dans la sainteté des lois de la nature.
Ëtait-ce de l'imagination, ou vraiment une lueur d'un rire moqueur et terrible ne brilla-t-elle pas soudain dans ces yeux durs?
Quand mon ami revint je lui fit part de ma décision et dès lors, rien ne put l'altérer.
Je revins à Venise et, prenant Deirdre dans mes bras, je lui murmurai : « Tu auras un petit frère. »
— Oh 1 fit Deirdre en riant, et frappant des mains avec joie, quel bonheur 1 quel bonheur 1
J'envoyai un télégramme à L... et il accourut à Venise. Il semblait ravi, plein de joie, d'amour, de tendresse. Le démon de la neurasthénie disparut complètement pour un temps.
J'avais signé un second engagement avec Walter Damrosch ; en octobre nous étions en route pour l'Amérique, j
L... n'avait jamais vu l'Amérique ; il était fou de plaisir, se rappelant qu'il avait du sang américain dans les veines.
Naturellement, il prit ce qu'il y avait de mieux à bord ; nous eûmes chaque soir un menu spécial imprimé pour nous tout spécialement et nous voyageâmes comme des rois.
Voyager avec un millionnaire simplifie les choses ; : nous prîmes un appartement splendide au Plaza ; nous passions entre une double rangée de courbettes.
Il y a un certain bluff dans la pudeur américaine qui ne permet pas, paraît-il, à deux amants de voyager ensemble. Le pauvre Gorky et sa maîtresse, avec qui il vivait depuis dix-sept ans, furent chassés de Charybde en Scylla ; leur vie fut un vrai supplice ; mais quand on est très riche tous ces petits désagréments sont évités.
Cette tournée en Amérique fut des plus heureuses, des plus brillantes et des mieux réussies, car l'argent attire
l'argent. Mais un jour de janvier une dame très nerveuse entra dans ma loge en s'écriant : « Ma chère miss Duncan, cela se voit du premier rang. Vous ne pouvez pas continuer ainsi I »
Je lui répondis : « Chère madame X..., c'est justement ce que ma danse veut exprimer : l'Amour, la Femme, la Formation, le Printemps, le tableau de Botticelli, vous savez bien : la Terre féconde, les trois Grâces enceintes et la Madone enceinte elle aussi. Tout ce qui frémit, tout ce qui promet une nouvelle vie. Voilà ce que signifie ma danse. »
A cette réponse, madame X... prit un petit air drôle ; cependant, il valait mieux interrompre notre tournée et repartir pour l'Europe, car mon état béni devenait vraiment par trop visible.
J'eus la grande joie de voir Augustin et sa petite fille revenir avec nous. Il venait de se séparer de sa femme et je pensais que ce voyage le distrairait.
— Que diriez-vous de remonter le Nil sur un dahabieh, tout l'hiver ? Fuir ce ciel gris et couvert pour aller où le soleil brille : visiter Thèbes, Denderah, tout ce que vous désirez voir ? Le yacht est prêt à partir pour Alexandrie, le dahabieh a déjà un équipage de trente marins indigènes, et nous avons un « chef » de première classe ; les cabines sont somptueuses : chambres à coucher et salles de bains.
— Mais mon école, mon travail ?...
— Votre sœur Elisabeth dirige l'école fort bien, vous êtes si jeune que vous avez tout l'avenir devant vous pour votre travail.
Ainsi nous passâmes l'hiver à voguer sur le Nil ; cela aurait pu être un rêve de bonheur ; ce le fut presque, si ce monstre « neurasthénie » qui apparaissait de temps à autre, n'avait pas voilé parfois le soleil de sa main noire.
Pendant que le dahabieh remonte doucement le Nil,
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l'âme se reporte à mille ans, deux mille ans, cinq mille ans en arrière, à travers le brouillard du passé jusqu'aux portes de l'Éternité.
Comme ce voyage me parut beau et calme, tandis que je portais les promesses d'une vie nouvelle. Nous allâmes visiter les temples qui parlaient des anciens rois d'Egypte, pénétrant à travers les sables d'or du désert, jusqu'aux profondeurs mystérieuses des tombes des Pharaons. Le petit être qui était en moi semblait vaguement soupçonner ce voyage aux terres de l'obscurité et de la mort.
Une nuit de lune, dans le temple de Denderah, je m'imaginai que tous les yeux des figures mutilées de la déesse Hathor, l'Aphrodite égyptienne, figure répétée avec une insistance hallucinante dans tout le temple, étaient tournés vers mon enfant qui allait naître. La iVallée des Tombeaux est particulièrement merveilleuse, et plus beau que tout est le tombeau du petit prince qui ne vécut pas assez pour devenir un grand Pharaon. Mourir si jeune ! Demeurer « l'Enfant Mort » à travers les siècles. Et l'on pense aux six mille années qu'il repose ici. Mais s'il avait vécu, il aurait six mille ans I ;
Quels souvenirs évoque pour moi ce voyage en Egypte I La pourpre des aurores, le rouge ardent des couchers de soleil, les sables d'or du désert, les temples. Les jours ensoleillés passés au seuil d'un temple à rêver de la vie des Pharaons, à rêver au fils qui va venir. Les femmes indigènes qui vont au bord du Nil avec des urnes posées sur leurs têtes magnifiques, leurs corps énormes qui se balancent sous leurs draperies noires ; la fine silhouette de Deirdre dansant sur le pont ; Deirdre errant dans les rues antiques de Thèbes. La fillette levant les yeux vers les anciens dieux mutilés.
Quand elle vit le Sphinx, elle s'écria : « Oh ! maman, cette poupée n'est pas très jolie, mais comme elle est imposante ! »
Elle apprenait alors les mots de trois syllabes.
L'enfant devant les temples de l'éternité, le Petit Prince dans les tombes des Pharaons, la Vallée des Rois et les caravanes qui passent dans le désert, le vent qui fait onduler le sable, qui le chasse, qui le chasse, vers quoi ? j
En Egypte, l'aurore se lève avec une intensité extraordinaire, environ vers quatre heures du matin. A partir de ce moment-là, il était impossible de dormir, car alors commençait la complainte régulière, monotone des sakiyeh puisant de l'eau dans le Nil. En même temps, la longue file des paysans se déployait sur la rive, arrosant, labourant les champs, conduisant les chameaux, et cette vie continuait jusqu'au crépuscule en fresques vivantes et mobiles I
Le dahabieh avançait doucement, aux chants des marins, dont les corps bronzés se soulevaient et s'abaissaient au rythme des avirons ; nous les contemplions, spectateurs immobiles.
Les nuits étaient merveilleuses. Nous avions à bord un piano Steinway, et un jeune artiste anglais de grand talent qui nous jouait chaque soir Bach et Beethoven, dont la musique solennelle s'harmonisait avec l'immensité et les temples de l'Egypte.
Nous atteignîmes Wadi Halfa quelques semaines plus tard, et pénétrâmes en Nubie où le Nil est si étroit que l'on peut presque toucher les bords de chaque côté.
Les messieurs nous laissèrent pour aller à Khartoum ; je restai seule sur le dahabieh avec Deirdre et je passai là le temps le plus paisible de ma vie, pendant deux semaines, dans ce pays splendide où les soucis et les peines paraissent futiles. Notre bateau semblait bercé par le rythme des siècles.
Pour qui peut le faire, un voyage sur le Nil dans un dahabieh bien monté, est la meilleure cure de repos qui soit au monde.
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L'Egypte est pour nous une terre de rêve, une terre de travail pour le pauvre fellah, en tout cas c'est le seul pays que je connaisse où le travail soit vraiment beau. Le fellah qui vit d'une soupe de lentilles et de pain sans levain, a un corps magnifique et souple, et qu'il soit courbé dans les champs ou qu'il puise de l'eau dans le Nil, il présente toujours un modèle de bronze digne d'enchanter le cœur d'un sculpteur.
Nous revînmes en France, à Villefranche. L... loua, pour la saison, une luxueuse villa à Beaulieu, dont les terrasses descendaient jusqu'à la mer. Avec sa brusquerie habituelle, il s'amusa à acheter des terrains au Cap Ferrât, dans l'intention d'y construire un grand château italien.
Nous fîmes quelques randonnées en auto pour visiter les tours d'Avignon et les remparts de Carcassonne, qui devaient servir de modèle pour son château. Un château domine maintenant le Cap Ferrât, mais, hélas I comme tant d'autres de ses caprices, il n'a jamais été terminé.
A cette époque, il était obsédé par un besoin maladif de mouvement. Quand il ne se précipitait pas au Cap Ferrât pour acheter du terrain, il prenait le rapide de Paris un lundi et revenait le mercredi. Je restais tranquillement dans le jardin au bord de la mer bleue.
Je méditais sur les différences étranges qui séparent l'Art et la Vie, et je me demandais si une femme peut vraiment être une artiste, car l'Art est un maître exigéant qui réclame tout pour lui seul, et une femme qui vit donne tout à la vie. Quoi qu'il en soit, pour la seconde fois, j'étais immobilisée, séparée de mon art.
Le premier mai, un matin que la mer était très bleue, que le soleil brillait, que toute la nature s'épanouissait en fleurs et en joie, mon fils naquit.
Contrairement au stupide docteur villageois de Nordwyck, l'intelligent docteur Bosson savait comment allé-
ger les souffrances avec des doses raisonnables de morphine, et la seconde épreuve fut bien différente de la première.
Deirdre entra dans ma chambre avec sa charmante petite figure empreinte d'une précoce expression maternelle.
« Oh I le beau petit garçon, maman ; il ne faut pas vous en inquiéter. Je le tiendrai toujours dans mes bras et je prendrai soin de lui. »
Ces paroles me revinrent quand elle mourut : elle le serrait dans ses petits bras blancs déjà raides.
Pourquoi les hommes appellent-ils Dieu à leur secours qui, s'il existe, ne doit pas savoir tout cela ?
Une fois encore, je me voyais au bord de la mer, étendue, avec un petit enfant dans mes bras ; seulement, au lieu de la blanche petite villa Maria, secouée par le vent, j'étais dans un palais seigneurial, et la mer du Nord, grise et mauvaise, était remplacée par la Méditerranée aux flots bleus.