‹ Ma vieChapitre 30 sur 43 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Quand je revins à Paris, L... me demanda si je n'aimerais pas à donner une fête à tous nos amis ; il me recommanda d'en préparer le programme, pour lequel il serait ravi de me laisser carte blanche.

Les gens riches ne savent jamais comment s'amuser. S'ils donnent un dîner, il n'y a pas grande différence avec un dîner offert par un pauvre concierge ; j'avais souvent songé à la fête merveilleuse qu'on pourrait offrir si l'on avait assez d'argent. Voici donc ce que je fis.

Les invités furent priés d'arriver à quatre heures de l'après-midi à Versailles, et là, dans le parc, des buffets avaient été aménagés avec toutes sortes de rafraîchissements, depuis le caviar et le Champagne jusqu'au thé et aux gâteaux. Après quoi, dans un vaste espace où des tentes avaient été dressées, l'orchestre Colonne, sous la direction de Pierné, fît entendre toute une suite d'ouvrages de Richard Wagner. Je me souviens combien fut splendide l'idylle de Siegfried à l'ombre des grands arbres pendant ce merveilleux après-midi d'été, et combien imposants furent les accords de la marche funèbre de Siegfried juste au moment où le soleil se couchait.

A la suite du concert, un banquet magnifique offrit

aux invités ides plaisirs plus matériels. Ce banquet, aux services aussi variés qu'exquis, dura jusqu'à minuit, et lorsque les jardins furent illuminés, au son d'un orchestre viennois, des couples se formèrent et dansèrent jusqu'au matin.

Voilà comment je concevais qu'un homme riche pouvait dépenser son argent à distraire ses amis ; toute l'élite et tous les artistes de Paris vinrent à cette fête qui fut très appréciée.

Mais le fait le plus extraordinaire, bien que j'eusse organisé la fête pour répondra au désir de L... et qu'elle lui eût coûté cinquante mille francs (d'avant-guerre), c'est qu'il n'y assista pas.

Une heure avant environ, je reçus un télégramme de L... me disant qu'il venait d'avoir une congestion et qu'il était trop malade pour sortir ; il me priait d'accueillir les invités à sa place.

Comment ne pas se sentir devenir communiste en voyant tant de fois la preuve que, pour un homme riche, il est aussi difficile de trouver le bonheur que pour Sisyphe d'essayer de sortir son rocher de l'enfer ?

Le même été, L... se mit dans la tête que nous devions nous marier, bien que je lui eusse souvent répété que j'étais opposée au mariage.

— Il est stupide pour une artiste d'être mariée, lui disais-je, je dois passer ma vie en tournées à travers le monde ; comment passeriez-vous la vôtre dans une loge ?

— Vous n'auriez plus de tournées à faire si nous étions mariés, me répondait-il.

— Alors que ferions-nous ?

— - Nous passerions notre vie dans ma maison K Londres, ou dans ma propriété à la campagne.

— Et alors, que ferions-nous ?

— Vous savez que j'ai un yacht.

— Mais qu'y ferions-nous ?

264 MA yiE

L... me proposa d'essayer cette existence pendant trois mois.

— Si vous ne l'aimez pas, j'en serai bien surpris.

Nous allâmes donc dans le Devonshire où il avait un château splendide qu'il avait fait construire d'après ceux de Versailles et du Petit-Trianon, avec de nombreuses chambres, des salles de bains, et d'autres appartements qu'il mit entièrement à ma disposition ainsi que les quatorze automobiles du garage et le yacht du port. Mais je n'avais pas compté avec la pluie. Dans un été anglais il pleut toute la journée. Les Anglais n'ont pas l'air de s'en soucier. Ils se lèvent et prennent un premier déjeuner avec des œufs, du lard grillé, du jambon, des rognons et du porridge. Ensuite, ils endossent leur imperméable et se promènent dans la campagne humide jusqu'au lunch où ils mangent plusieurs plats et terminent par une crème du Devonshire. Du lunch à cinq heures, ils sont censés faire de la correspondance ; je crois qu'en réalité ils vont dormir. A cinq heures, ils descendent pour leur thé, qui consiste en toutes sortes de gâteaux, de pain et de beurre, de thé et de confitures. Après le thé, ils se réunissent sous le prétexte de jouer au bridge, jusqu'à ce que vienne le moment de procéder à l'affaire la plus importante de la journée, qui est de s'habiller pour le dîner où ils paraissent, les dames très décolletées et les messieurs en chemise empesée pour attaquer un repas de vingt services. Lorsque le repas est fini, les messieurs entament une conversation politique superficielle, ou abordent la philosophie jusqu'à l'heure de se retirer.

On devine le plaisir que je trouvais à cette, vie ! Au bout de deux semaines j'étais littéralement exaspérée. Or il y avait au château une merveilleuse salle de bal avec une tapisserie des Gobelins et un tableau de David : le Couronnement de Napoléon. Il semble que David ait fait deux tableaux semblables; l'un des deux est au

Louvre, l'autre dans la salle de bal de la maison de L.... en Devonshire.

Remarquant mon ennui croissant, L... me dit :

— Pourquoi ne dansez-vous plus dans la salle de bal ?

Je pensais à la tapisserie des Gobelins et au tableau de David.

— Comment pourrais-je exécuter mes simples gestes devant cela, et sur ce parquet glissant et ciré ?

— S'il n'y a que cela qui vous empêche, répondit-il, faites venir vos rideaux et votre tapis,

Je fis donc venir mes rideaux et placer le tapis sur le parquet ciré.

— Mais il me faut un pianiste.

— Faites venir un pianiste.

Je télégraphiai donc à Colonne : « Été en Angleterre, dois travailler ; envoyez pianiste. »

Il y avait eu à l'orchestre Colonne un premier violon, un homme d'aspect bizarre, avec une grosse tête qui oscillait sur un corps difforme. Ce premier violon jouait aussi du piano. Mais son physique m'était si antipathique que j'éprouvais une véritable répulsion quand je le regardais ou que je touchais sa main. J'avais prié Colonne bien des fois de ne pas me l'amener. Colonne me disait qu'il m'adorait, mais je répliquais qu'il m'était impossible de dominer cette répulsion, que je ne pouvais pas le supporter. Un soir que Colonne était malade et qu'il ne pouvait diriger l'orchestre pour moi à la Gaîté-Lyrique, il avait envoyé ce pianiste pour le remplacer ; j'en avais été très contrariée et j'avais dit ; « Je ne pourrai danser si c'est lui. »

Il était venu dans ma loge, et, me regardant avec des larmes dans les yeux, il m'avait dit : « Isadora, je vous adore ; laissez-moi conduire une fois l'orchestre pour vous. ))

Je l'avais regardé froidement :

— Non ; je dois vous avouer que votre physique me fait horreur.

Il avait éclaté en sanglots.

Le public attendait ; Lugné-Poé demanda à Pierné de diriger l'orchestre.

Un jour particulièrement pluvieux, je reçus donc un télégramme de Colonne ainsi conçu : « Envoie pianiste. Arrive tel jour, telle heure. »

J'allai à la gare, et quel ne fut pas mon étonnement de voir ce M. X... descendre du train !

— Comment se peut-il que Colonne vous ait envoyé ? Il sait que je vous hais, que je vous déteste ?

— Je vous demande pardon, madame, le cher maître m'a envoyé, bégaya-t-il.

Quand L... sut quel pianiste était venu : « Au moins je n'ai aucune raison d'êtne jaloux », dit-il.

L... souffrait encore des effets de la congestion qu'il croyait avoir eue ; il avait un docteur et une infirmière à demeure dans son château. Ces gens m'avaient tracé une certaine ligne de conduite. On m'avait mise dans une chambre isolée à l'autre bout de la maison, je ne devais sous aucun prétexte déranger L..., qui passait, chaque jour, plusieurs heures dans sa chambre à ne se nourrir que de riz, de macaroni et d'eau ; toutes les heures le médecin venait prendre sa pression artérielle. Parfois L... était introduit dans une sorte de cage apportée de Paris, dans laquelle il s'asseyait, pendant que l'on faisait passer sur lui des milliers de volts ; il avait l'air ému et disait :

— J'espère que cela me fera du bien.

Tout ceci ajoutait à ma nervosité et, avec la pluie incessante, explique en partie les événements extraordinaires qui suivirent.

Pour dissiper mon ennui, je commençai à travailler avec X... bien qu'il me déplût toujours. Quand il jouait, je plaçais un paravent autour de lui en lui disant :

— Il m'est si pénible de vous voir que je n'ai pas le bourage de vous regarder.

La comtesse A..., une vieille amie de L..., demeurait au château.

— Comment pouvez-vous traiter ainsi ce pauvTe pianiste ? me disait-elle.

Un jour, elle me supplia de l'inviter à venir avec nous dans 1 auto fermée dans laquelle nous faisions chaque jour une promenade après déjeuner ; j'y consentis à contre-oœur. L'auto n'ayant pas de strapontin, nous étions tous assis sur la même banquette, moi, au milieu avec la comtesse à ma droite et X... à ma gauche. Comme d'habitude, il pleuvait à verse. A peine avionsnous fait une courte promenade dans la campagne que je fus prise d'un tel dégoût pour X... que je frappai à la vitre et donnai l'ordre au chauffeur de retourner à la maison. Il fit signe qu'il avait compris, et, pour m'être agréable, prit un tournant brusque. La route était pleine d'ornières, et, quand la voiture vira, je fus précipitée dans les bras de X... Il referma les bras sur moi. Je me rejetai en arrière, je le regardai et je sentis subitement monter en moi une flamme qui me dévorait comme de la paille.

Je n'ai jamais rien éprouvé d'aussi violent. Tout d'un coup, en le regardant, j'eus une révélation. Comment ne l'avais-je pas vu plus tôt ? Ses traits étaient d'une beauté parfaite et dans ses yeux brillait la douce lueur du génie. Depuis ce moment, je compris qu'il était un grand homme.

Tout le long du chemin du retour je le fixai dans une sorte de ravissement passionné et, quand nous entrâmes dans le hall du château, il me prit la main, et, gardant toujours ses yeux dans les miens, il m'attira doucement derrière le paravent de la salle de bal. Comment se peut-il que d'une si violente antipathie naquit un si violent amour ?

268 MA! YIE

Le seul stimulant permis alors à L... était la fameuse découverte qu'on vend maintenant par milliers de bouteilles, et qui est supposée activer les phagocytes ; le sommelier avait Tordre de donner ce fortifiant chaque jour à tous les hôtes avec les amitiés de L... et bien que la dose, comme je m'en aperçus plus tard ne fût que d'une cuiller à café, L... voulait que nous en buvions un grand verre. Un pharmacien qui en vendait me dit plus tard que ce mélange pour stimuler les phagocytes était un très fort aphrodisiaque.

Depuis cette promenade en auto nous n'avions, X... et moi, qu'une idée, être seuls dans la serre, dans le jardin, faire même de longues courses dans les sentiers boueux des alentours ; mais ces passions violentes ont des fins non moins violentes, et il arriva un jour où X... dût quitter le château pour n'y jamais revenir. Nous fîmes ce sacrifice pour sauver la vie d'un homme que l'on disait mourant, bien que je fusse absolument persuadée que toute cette mise en scène d'isolement et de remède pour activer les phagocytes était un complot pour me prendre au piège.

Longtemps après, quand j'écoutai la musique splendide du Miroir de Jésus, je compris que j'avais eu raison de croire au génie de cet homme. Le génie a toujours eu un attrait fatal pour moi.

Mais cet incident me prouva que je n'étais pas faitej pour la vie domestique ; aussi, à l'automne, de façon plus modeste et moins gaie, je m'embarquai de nouveau pour l'Amérique, liée par un troisième contrat.

Alors, pour la centième fois, je pris la ferme résolution que, désormais, je consacrerais ma vie entière à l'art, qui est, malgré ses exigences impitoyables, cent fois plus reconnaissant que les êtres humains.

Pendant cette tournée je fis un appel définitif à l'Amérique pour m 'aider à monter mon école.

Après trois années d'expérience de la vie des riches,

j'étais convaincue qu'elle est désespérément stérile et égoïste, et que nous ne pouvons trouver de joie réelle que dans une expression universelle. Cet hiver-là, je haranguai le public des loges du Metropolitan Opéra et les journaux publièrent le scandale en manchette : « Isadora insulte les riches I » Je leur avais" dit à peu près ceci :

« On a raconté que j'avais prononcé des paroles désobligeantes à l'égard de l'Amérique. Peut-être. Cela ne veut pas dire que je n'aime pas l'Amérique. Peutêtre, au contraire, l'aimé-je trop. J'ai connu autrefois un homme qui aimait passionnément une femme. Elle n'avait rien à lui reprocher et cependant elle se conduisait mal envers lui. Chaque jour, il lui écrivait une lettre insultante. Quand elle lui demanda : « Pourquoi m'écrivez-vous des choses aussi dures ? » il répondit : « Parce que je vous aime follement. »

a Un psychologue vous donnera la clé de cette histoire, et probablement en est-il de même de moi et de l'Amérique. Certainement j'aime l'Amérique. Cette école, ces enfants, moi-même, ne sommes-nous pas tous les descendants spirituels de Walt Whitman 1 Et cette danse, qu'on a appelée « grecque », c'est d'Amérique qu'elle a jailli, c'est la danse de l'Amérique future. Tous ces mouvements d'où sont-ils venus ? Ils sont sortis de la grande nature de l'Amérique, de la Sierra Nevada, de l'Océan Pacifique, qui baigne les côtes de Californie, des vastes espaces des Montagnes Rocheuses, de la vallée de Yoseomite, des chutes du Niagara.

« Beethoven et Schubert sont restés enfants du peuple toute leur vie. Ils étaient des hommes pauvres ; leur œuvre fut inspirée par l'humanité, elle lui appartient. Le peuple a besoin de grands drames, de grande musique, il a besoin d'une grande danse. J'ai été à East- Side et j'ai donné une représentation gratuite. On m'avait dit : « Si vous jouez une symphonie de Schu-

MA LVIE

<^ bert à East-Side, cela n'intéressera pas le peuple.

« Bon. J'ai donné une représentation gratuite (1< théâtre sans bureau, le rêve) ; le peuple était là, assii dans un silence impressionnant, avec des larmes qui coulaient. Et vous dites que cela ne l'intéresse pas !

« Des réserves de vie, de poésie, d'art, sont prêtes jaillir du peuple d'East-Side. Construisez pour lui ui grand amphithéâtre, la seule forme démocratique du théâtre, d'où chacun peut voir également bien ; pas de loges ni de balcons ; regardez le poulailler ici-même croyez-vous qu'il soit juste de mettre des êtres humai] au plafond comme des mouches, et de leur demandi d'apprécier l'Art et la Musique ?

« Bâtissez un théâtre simple, magnifique. Voi n'avez pas besoin de le couvrir d'or; vous n'avez p* besoin d'ornements et de stuc. L'Art vraiment beau vie] de l'esprit humain et ne demande pas d'embellissemenl extérieurs. Dans notre école nous n'avons ni costume? ni décors. Nous n'avons que la beauté qui découle Tâme humaine exaltée et du corps qui est son symbole et si mon art vous a appris quelque chose ce soi] j'espère que c'est cela qu'il vous a appris. Il faut r< chercher et découvrir la beauté dans les enfants ; dai la lumière de leurs yeux et dans la grâce de leuj petites mains étendues en mouvements délicieux, main dans la main, sur la scène, vous les avez vue* plus belles que les rangées de perles au cou des femm< qui sont généralement assises dans ces loges. Voici mi perles et mes diamants : je n'en désire pas d'autres Donnez la beauté, la liberté et la force aux enfantî Donnez l'art au peuple qui le demande. La gran( musique ne doit pas être plus longtemps gardée pour bonheur de quelques privilégiés cultivés ; elle doit êti donnée gratuitement aux masses ; elle leur est auss nécessaire que l'air et le pain, car elle est le vin spirituel de l'humanité. »

Pendant ce voyage en Amérique, j'eus la joie de goûter l'amitié de David Bispham, cet artiste génial.

Il venait à toutes mes représentations et j'allais à tous ses récitals. Il vint aussi chez moi au Plaza. Nous soupions ensemble et il me chantait Sur la route de Mandalay, ou Danny Deever ; nous éclations de rire, nous nous embrassions, nous étions heureux l'un de l'autre.

Ce chapitre pourrait être appelé Une Apologie de V amour pdïen, car depuis que j'avais découvert que l'amour peut être un passe-temps aussi bien qu'une tragédie, je me donnais à lui avec une innocence païenne. Les hommes semblaient si affamés de beauté, de cet amour qui rafraîchit et exalte sans qu'ils aient ni crainte ni responsabilité I

Après les représentations, vêtue de ma tunique et ma chevelure couronnée de roses j'étais si jolie ! Pourquoi ne pas faire profiter de ce charme ? Ils étaient bien passés les jours où je vivais d'un verre de lait chaud et de la Critique de la raison pure, de Kant. Maintenant je trouvais tout naturel de siffler le Champagne et d'entendre quelque aimable compagnon me dire que j'étais belle. Le divin corps païen, les lèvres passionnées, les heures changeantes, le bon sommeil reposant sur l'épaule de celui qu'on aime, toutes ces joies me paraissaient à la fois innocentes et délicieuses. Des gens se scandaliseront, mais je ne comprends pas pourquoi. Puisque vous avez un corps dans lequel vous devez souffrir une certaine somme de douleurs — les dents qui percent, les dents qu'on arrache, les dents qu'on plombe — et puisque, malgré toute votre vertu, vous serez sujet à la maladie, à la grippe, etc. pourquoi, quand l'occasion se présente, ne tireriez-vous pas de ce même corps le maximum de plaisir ? Pourquoi un homme qui travaille toute la journée de son cerveau, en proie aux graves problèmes de la vie, à l'anxiété, ne

serait-il pas enlacé par ces bras splendides, et ne trouverait-il pas quelque consolation à sa peine, et quelques heures de beauté et d'oubli ? J'espère que ceux à qui j'ai donné tout cela s'en souviendront avec le même plaisir que je m'en souviens moi-même. Je n'ai pas le temps, dans ces mémoires, de parler de tous, pas plus que je ne puis dire en un seul volume toutes les heures inoubliables que j'ai passées dans les forêts ou dans les champs, et tout le bonheur merveilleux que m'ont donné les symphonies de Mozart ou de Beethoven ; et toutes les heures exquises que je dois à des artistes comme Isaye.

« Oui », ne cessais- je de crier, « laissez-moi être païenne ». Mais je n'en étais guère plus avancée que d'être une puritaine du paganisme ou une païenne du puritanisme.

Je n'oublierai jamais mon retour à Paris. J'avais laissé mes enfants à Versailles avec une gouvernante. Quand j'ouvris la porte, mon petit garçon accourut vers moi, avec ses boucles dorées qui faisaient une auréole autour de sa figure ravissante. Quand je l'avais quitté il était encore au berceau.

En 11908 j'avais acheté l'atelier de Gervex à Neuilly ;'; i! avait une salle de musique semblable à une chapelle ; j'allai y vivre avec mes enfants. J'y travaillais toute la journée et quelquefois aussi toute la nuit avec mon fidèle ami Hener Skene, qui était un pianiste infatigable et de grande valeur. Nous nous mettions souvent à l'ouvrage le matin, et, comme le jour ne pénétrait jamais dans ce studio qui était tapissé de mes rideaux bleus et éclairé de lampes à arc, nous ne nous rendions pas compte des heures qui passaient. Quelquefois je disais : « Ne vous sentez-vous pas fatigué? N'avez-vous pas faim ? Je me demande l'heure quïl est. » Nous regardions la pendule et nous nous apercevions qu'il était quatre heures du lendemain matin.

Nous étions si absorbés par notre travail que nous en étions arrivés à ce que les Hindous appellent « un état d'extase statique ».

J'avais un pavillon dans le jardin pour les enfants, pour la gouvernante et la nourrice, de sorte que la musique ne pouvait jamais les gêner. Il y avait un jardin superbe ; aussi, au printemps et en été, dansions-nous avec les portes de l'atelier toutes grandes ouvertes.

Dans le studio non seulement nous travaillions, mais nous jouions. J'aimais à y donner des dîners et des fêtes et souvent le vaste studio était transformé en un jardin des tropiques ou en un jardin espagnol où venaient tous les artistes et les gens célèbres de Paris.

Un soir, je me souviens que Cécile Sorel, Gabriel d'Annunzio et moi, nous improvisâmes une pantomime dans laquelle d'Annunzio montra un grand talent de comédien.

Mais une de ces fêtes eut un dénouement tragique. J'avais aménagé le studio en jardin des tropiques avec des tables pour deux personnes dissimulées parmi les feuillages et les plantes rares. J'étais alors au courant des diverses intrigues de Paris de sorte que je savais quels étaient les couples qui désiraient être réunis, malgré les larmes des épouses. Mes invités étaient tous en costume persan et nous dansâmes au son d'un orchestre tzigane. Parmi les invités se trouvaient Henri Bataille et Berthe Bady, sa célèbre interprète, qui tous deux étaient des amis de longue date.

Comme je l'ai déjà dit, mon atelier était une sorte de chapelle, tendue tout autour, jusqu'à une hauteur de quinze mètres, de mes rideaux bleus. Mais il y avait tout en haut une sorte de loge avec un balcon, qui avait été transformée en un véritable domaine de Circé par l'art de Poiret. Des rideaux de velours noir se reflétaient sur les murs dans des miroirs dorés, un tapis noir et un divan avec des coussins de tissus orientaux complétaient

le décor. Les fenêtres en avaient été condamnées et les portes étaient d'étranges ouvertures ressemblant à des tombeaux étrusques. Poiret lui-même disait en parlant de l'ensemble qu'il avait réalisé : « Voilà des lieux où l'on ferait bien d'autres actes et on dirait bien d'autres choses que dans des lieux ordinaires. » C'était vrai. La petite pièce était ravissante, fascinante et en même temps dangereuse. N'y a-t-il pas quelque chose dans les mobiliers qui fait toute la différence entre un lit vertueux ou une couche criminelle ; entre des chaises respectables et des divans conseillers du péché ? Quoi qu'il en soit, ce qu'avait dit Poiret était juste. Dans cet appartement on se sentait autre et l'on parlait autrement que dans mon studio qui ressemblait à une chapelle.

Ce soir-là donc, le Champagne coulait à flots aussi abondamment que chaque fois que L... donnait une fête. A deux heures du matin, je me trouvais assise sur le divan, dans la chambre Poiret, avec Henri Bataille, et bien qu'il eût toujours été pour moi comme un frère, cette soirée-ci, sans doute fasciné par l'endroit, il parla et agit différemment. Et tout à coup voici que parut L... Quand il vit Henri Bataille et moi sur le divan doré, réfléchi par les miroirs sans fin, il fut pris d'une colère violente et, dégringolant l'escalier du studio, il se mit à apostropher les invités à mon sujet, disant qu'il ne reviendrait jamais.

Cette scène fit un peu l'effet d'une douche sur nos invités et, en un moment, de la comédie fît une tragédie.

« Vite », dis-je à Skene, « jouez La Mort cïlseiilt ou la soirée est gâchée. »

Rapidement j'abandonnai ma tunique brodée pour une robe blanche, pendant que Skene jouait plus merveilleusement que jamais, et je dansai jusqu'à l'aurore.

Mais cette soirée devait avoir une conclusion tragique.

Malgré mon innocence, L... n'en fut jamais convaincu, et jura qu'il ne me reverrait jamais. Je me défendis en vain, et Henri Bataille, qui était bouleversé de l'incident, alla jusqu'à écrire une lettre à L... Ce fut peine perdue.

L... ne consentit à me voir qu'en automobile. Ses malédictions s'abattirent sur moi avec le bruit- creux des cloches diaboliques.

Tout à coup, il s'arrêta de me maudire, et ouvrant la porte de l'auto, me poussa dehors dans la nuit. Je marchai seule à travers les rues pendant des heures, dans une sorte d'étourdissement. Des hommes bizarres me faisaient des grimaces et me murmuraient des propositions équivoques. Le monde m'apparut soudain transformé en un enfer obscène.

Deux jours plus tard, j'appris que L... était parti pour l'Egypte en compagnie de la même infirmière qui l'avait soigné dans le Devonshire.

Page 1