‹ Ma vieChapitre 31 sur 43 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

C'est chez le musicien Hener Skene que je trouvai alors le plus d'affection et d'aide morale.

Son caractère avait ceci d'étrange qu'il méprisait "!e succès et l'ambition ; il adorait mon art et son plus grand bonheur était de jouer pour moi. De tous mes admirateurs il fut certainement le plus sincère et le plus fervent. C'était un merveilleux pianiste, aux nerfs d'acier. Il lui arrivait souvent de jouer toute la nuit pour moi ; une nuit c'étaient les symphonies de Beethoven, une autre nuit le cycle entier de l'Anneau, de l'Or du Rhin au Crépuscule des Dieux.

En janvier 1913 nous fîmes ensemble une tournée en Russie. Ce voyage fut marqué par un étrange incident. A notre arrivée à Kieff un matin, à l'aube, nous prîmes un traîneau jusqu'à l'hôtel. J'étais encore plongée dans un demi-sommeil quand soudain je vis, de chaque côté de la route, très distinctement, deux rangées de cercueils ; c'étaient des cercueils d'enfants. Je saisis le bras de Skene.

— Regardez, dis-je, tous les enfants, tous les enfants sont morts !

Il me rassura :

■ — Mais il n'y a rien.

— Ou oî ! vous no voyez pas ?

— Non : il n'y a rien que la neige, des talus de neige de chaque côté de la route. Quelle étrange hallucination ! C'est la fatigue.

Ce soir- là, pour me reposer et calmer mes nerfs, j'allai prendre un bain russe. En Russie les chambres où se prennent les bains de vapeur comportent de longues tables de bois sur lesquelles on se couche. J'étais étendue sur une de ces tables et la femme de service venait de sortir de la pièce quand subitement la chaleur m'incommoda si fortement que je perdis connaissance et tombai de la table, sur le dallage de marbre.

On me retrouva évanouie et l'on dut me transporter à l'hôtel. Un médecin diagnostiqua une légère commotion cérébrale.

— Vous ne devez à aucun prix danser ce soir, température élevée.

— Mais j'ai horreur de désappointer le public, dis-je, et j'insistai pour qu'on me laissât partir pour le théâtre.

Le programme était consacré à Chopin. Vers la fin du spectacle je dis tout à coup à Skene :

— Jouez la Marche funèbre.

— Pourquoi ? demanda-t-il. Vous ne l'avez jamais dansée.

— Je ne sais pas, jouez-la.

J'insistai si bien qu'il finit par accepter et je dansai ce soir-là la Marche funèbre. J'imaginai une créature qui porte dans ses bras son enfant mort d'un pas lent, d'un pas hésitant vers le Lieu de Repos. Je dansai la descente au tombeau et l'envol de l'esprit, s'échappant de sa prison de chair, et montant, montant vers la lumière — la Résurrection.

Quand j'eus fini et que le rideau tomba, il se fît un étrange silence. Je regardai Skene. Il était mortellement pâle et tremblait. Il prit mes mains dans les siennes. Elles étaient glacées.

— Ne me demandez plus jamais de rejouer cela, im-

plora-t-il. J'ai senti passer la mort. J'ai respiré l'odeur des fleurs funéraires, — des fleurs blanches, — et j'ai vu des cerceuils d'enfants, des cercueils.

Nous étions tous deux tremblants et sans forces et je crois que nous eûmes ce soir-là un étrange pressentiment de ce qui devait arriver.

Quand nous revînmes à Paris en avril 1913, Skenê rejoua pour moi la Marche funèbre au Trocadéro, à la fin d'une longue suite de danses. Après un silence religieux où le public semblait comme frappé d'effroi, les applaudissements frénétiques éclatèrent, des femmes pleurèrent, d'autres étaient bien près de l'attaque de nerfs.

Peut-être le passé, le présent et l'avenir sont-ils comme une longue route. Au delà de chaque tournant la route continue mais nous ne pouvons la voir, et nous appelons cela l'avenir. Mais l'avenir est là, déjà, qui nous attend.

Après la vision de Kieff je commençai à avoir l'étrange pressentiment d'un malheur qui venait et j'en fus toute déprimée. Au retour je donnai quelques représentations à Berlin, et de nouveau je fus hantée par l'idée de composer la danse de l'être qui s'avance dans la vie et qu'un terrible coup du sort abat soudainement ; puis l'être blessé se relève et renaît, peut-être, à un nouvel espoir.

Mes enfants, qui étaient restés avec Elisabeth pendant ma tournée en Russie, me furent amenés à Berlin ; ils étaient florissants de santé et de gaieté et dansaient autour de nous ; ils étaient la joie en personne. Nous revînmes tous ensemble à Paris, dans ma grande maison de Neuilly.

Une fois de plus je me retrouvais à Neuilly avec mes enfants. Souvent, du balcon, je contemplais à son insu Deirdre qui composait des danses de sa façon. Elle dansait aussi des poèmes qu'elle avait faits ; je revois la silhouette enfantine dans le grand studio bleu ; j'entends la douce voix puérile disant : « Maintenant, je suis un

oiseau et je monte très haut, très haut dans les nuages » et « maintenant je suis une fleur, je regarde l'oiseau monter et je me balance sur ma tige... comme cela... » Devant sa grâce exquise et sa beauté, je me disais parfois qu'elle réaliserait un jour mon école telle que je l'avais rêvée. Elle était ma meilleure élève.

Patrick aussi commençait à danser, sur une étrange musique de sa composition, mais il ne voulait jamais recevoir aucune leçon. « Non, répondait-il avec dignité, Patrick danse seul les danses de Patrick. »

Dans cette maison de Neuilly, travaillant au studio, lisant de longues heures dans la bibliothèque, jouant au jardin avec mes enfants ou leur apprenant à danser, je me sentais très heureuse et je craignais que de nouvelles tournées ne vinssent encore me séparer de mes enfants. Ils étaient plus beaux chaque jour et il me devenait chaque jour plus difficile d'avoir le courage de les quitter. J'avais toujours prophétisé qu'un grand artiste viendrait qui réunirait le génie musical à celui de la danse, et en regardant danser mon petit garçon il me semblait parfois qu'il serait cet artiste capable de créer la danse nouvelle issue d'une musique nouvelle*

J'étais attachée à ces enfants adorables non seulement par les liens poignants de la chair et du sang, mais par d'autres plus hauts, surhumains presque, par les liens de l'Art. Ils aimaient tous deux passionnément la musique et suppliaient souvent qu'on les laissât entrer au studio quand Skene jouait ou que je travaillais ; alors ils demeuraient là si graves et l'expression de leur petite figure était si intense que je craignais parfois l'excès même de cette émotion pour de si jeunes êtres.

Je me souviens d'un après-midi où le grand artiste Raoul Pugno jouait du Mozart. Les enfants entrèrent sur la pointe des pieds et se tinrent immobiles de chaque côté du piano tant qu'il joua. Quand il eut fini, tous deux passèrent leur tête blonde sous ses bras et le regar-

dèrent avec une telle admiration qu'il s'écria, surpris :

— D'où viennent ces anges, ces anges de Mozart ?

Alors ils rirent et grimpèrent sur ses genoux et cachèrent leur figure dans sa barbe.

Je regardais le groupe admirable qu'ils formaient avec une tendre émotion. Qu'aurais-je éprouvé si j'avais su combien ces trois êtres étaient près de ce pays des ombres « d'où nul voyageur ne revient jamais ».

Ceci se passait en mars. Je dansais alternativement au Châtelet et au Trocadéro ; tout semblait me sourire et pourtant je souffrais continuellement d'une étrange angoisse.

Une fois de plus, une nuit, au Trocadéro, je dansai la Marche funèbre de Chopin que Skene jouait à l'orgue : cette fois encore je sentis sur mon front comme un souffle glacé et je respirai le parfum insistant des blanches tubéreuses et des fleurs funéraires. Deirdre, petite silhouette adorable, toute blanche dans la loge centrale, éclata en sanglots soudains comme si son petit cœur allait se briser. « Pourquoi, dit-elle, ma maman est-elle si triste ? » C'était la première note, si faible encore, du Prélude à la Tragédie qui devait tuer pour moi tout espoir de bonheur sur terre, à jamais. Il est des douleurs qui tuent, même alors qu'on semble leur survivre. Le corps continue à se traîner sur les misérables routes de la vie, mais l'esprit est anéanti, pour toujours. J'ai entendu des gens dire que la douleur ennoblit ; tout ce que je peux dire c'est que les derniers jours que j'ai vécus avant que le coup ne m'atteignît sont les derniers de ma vie spirituelle. Depuis je n'ai plus eu qu'un désir... fuir... fuir... fuir cette horreur, et ma vie n'a plus été, en somme, qu'une succession de départs sans raison. J'ai été le triste Juif errant, le Hollandais volant, bateau fantôme sur une mer fantôme.

Par d'étranges coïncidences les événements psychiques ont parfois des reflets dans le monde des choses

matérielles. Quand Poiret dessina pour moi l'appartement exotique et mystérieux dont j'ai déjà parlé, il avait voulu sur chaque porte d'or une double croix noire. Je n'avais d'abord vu là qu'une idée originale, mais peu à peu ces petites croix noires m'impressionnèrent étrangement.

Comme je l'ai déjà dit, en dépit de toutes les apparences de bonheur que présentait alors ma vie, j'étais sous l'empire d'une angoisse singulière, d'une sorte de pressentiment funèbre. Une nuit je m'éveillai en sursaut, épouvantée. A la faible lueur d'une veilleuse je vis émerger de la double croix qui faisait face à mon lit une figure drapée de noir qui s'approcha de moi et me regarda longuement avec des yeux pleins de pitié. Pendant quelques instants je fus paralysée d'horreur, puis je donnai toute la lumière et le fantôme disparut, mais cette curieuse hallucination, la première de ce genre que j'aie eue, se renouvela plusieurs fois encore.

J'en fus si troublée qu'un soir à un dîner donné par mon aimable amie, madame Rachel Boyer, je lui confiai mes inquiétudes. Elle se montra fort alarmée, et, avec son bon cœur ordinaire, elle voulut à toute force téléphoner immédiatement à son médecin, « car, dit-elle, vous devez certainement avoir les nerfs malades ».

Le jeune et charmant Dr René Badat arriva. Je lui décrivis mes visions.

— Vous avez évidemment du surmenage, me dit-iL Il faut aller passer quelques jours à la campagne.

— Mais je suis tenue par contrat à donner des représentations à Paris, répondis-je.

— Alors, allez tous les jours à Versailles, c'est si près qu'il vous sera possible de vous y rendre en auto, et le grand air vous remettra.

Le lendemain, j'annonçai notre départ à la gouvernante des enfants. Elle en fut enchantée. « Versailles fera beaucoup de bien aux enfants », dit-elle.

282 MA y.IE

Nos valises étaient faites et nous étions prêtes à partir quand je vis apparaître à la grille et lentement s'avancer dans le sentier une mince silhouette vêtue de noir. Ëtait-ce mes nerfs trop tendus encore, était-ce la même figure qui émergeait la nuit des doubles croix noires ? Cette fois, elle s'avança vers moi.

« Je me suis échappée pour venir vous voir », ditelle, « j'ai rêvé de vous dernièrement, et j'avais besoin de vous voir. »

Alors, seulement, je la reconnus. C'était l'ancienne Reine de Naples. Quelques jours avant je lui avais conduit Deirdre. J'avais dit à l'enfant :

— Deirdre, nous allons voir une reine.

— Oui, alors je dois mettre ma robe de fête, avaitelle répondu. Elle appelait ainsi une petite robe que Poiret avait faite pour elle ; une jolie chose compliquée et toute brodée.

J'avais passé quelque temps à lui apprendre à faire une vraie révérence de cour. Elle était ravie. Mais à la dernière minute, elle éclata en sanglots et dit : « Oh 1 maman, j'ai peur d'aller voir une vraie reine. »

Peut-être la petite Deirdre croyait-elle qu'elle serait obligée de faire son entrée dans une vraie cour, comme celle des féeries, mais quand, dans la maison en bordure du bois, elle se trouva devant une femme exquise, ave( les cheveux blancs tressés en couronne sur le sommel de la tête, elle essaya bravement de faire sa révérenc< et tout à coup courut se jeter en riant dans les bn royaux grands ouverts. Elle n'avait plus peur de cette reine, si bonne et si gracieuse.

Ce jour-là, quand elle vint dans ses voiles de deuil je lui annonçai notre départ pour Versailles et je li en dis la raison. Elle proposa de nous accompagne] « Ce sera pour moi une véritable escapade », dit-elle.

Pendant la route, d'un geste très tendre elle attin tout à coup mes deux petits dans ses bras et les serj

sur son cœur, mais quand je vis les deux têtes blondes enveloppées dans le voile noir, je sentis de nouveau cette étrange angoisse qui m'avait si souvent opprimée.

A Versailles, nous prîmes gaiement le thé avec les enfants et je ramenai la reine de Naples chez elle. Je n'ai rencontré nulle part une nature aussi exquise, un esprit plus compréhensif et plus fin que chez la sœur de l'infortunée Elisabeth.

Quand je m'éveillai le lendemain dans l'admirable parc de l'hôtel Trianon, toutes mes frayeurs, tous mes pressentiments s'étaient évanouis. Le docteur avait raison, c'était de grand air que j'avais besoin. Hélas I si les chœurs de la tragédie grecque avaient été là, ils auraient pu citer en exemple l'histoire de l'infortuné OEdipe, et chanter comment, en essayant de fuir le malheur, il nous arrive de marcher droit à sa rencontre. Si je n'avais pas été à Versailles pour échapper aux pressentiments de mort qui m'accablaient, les enfants n'eussent peut-être pas, trois jours après, trouvé la mort sur cette même route.

Je me rappelle si bien cette soirée I Je dansai comme je n'avais jamais dansé 1 Je n'étais plus une femme mais une flamme de joie, un embrasement ! les étincelles qui fusent, la fumée qui tourbillonne. Il montait du cœur du public comme un adieu. Après une douzaine de rappels, je dansai pour finir le Moment musical) et une voix chantait dans mon cœur : « La Vie et l'Amour, et l'extase infinie, tout cela est à moi pour que j'en fasse don à ceux qui en ont besoin. » Puis soudain il me sembla que Deirdre était assise sur une de mes épaules et Patrick sur l'autre, en équilibre parfait, dans une félicité absolue, et comme je tournais la tête en dansant, tantôt à droite, tantôt à gauche, je voyais leurs visages clairs, leur sourire d'enfants, et mes pieds ignoraient la fatigue.

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