CHAPITRE XXX
Une grande surprise m'attendait après cette représentation. Lobengrin, que je n'avais pas vu depuis son départ pour l'Egypte, quelques mois auparavant, parut dans ma loge. La façon dont j'avais dansé ce soir-là et notre rencontre semblaient l'avoir profondément ému. ]1 proposa de nous rejoindre pour le souper dans l'appartement d'Augustin à l'Hôtel des Champs-Elysées. Nous rentrâmes, nous attendîmes devant la table mise. Les minutes passèrent — une heure passa — il ne vint pas. Cette façon d'agir me jeta dans un état d'extrême nervosité. J'avais beau savoir qu'il n'avait pas fait seul ce voyage en Egypte, j'avais éprouvé une grande joi< à le revoir car je l'aimais toujours et il me tardait d< lui montrer son fils devenu en son absence robuste el superbe.
Trois heures sonnèrent, et comme il n'était toujours pas là, amèrement désappointée, je quittai l'hôtel pou] rejoindre mes enfants à Versailles.
Après l'émotion du spectacle et l'épuisante nervositt de l'attente, je me sentais rompue, et, à peine étendue, je m'endormis profondément. Je fus éveillée de bonn< heure, le lendemain matin, par les enfants qui entraient, suivant leur habitude, et bondissaient sur mon lit ave<
des éclats de rire. Alors, comme de coutume, nous déjeunâmes ensemble.
Patrick était plus turbulent que jamais ; il s'amusait à renverser les chaises et c'était à chaque fois de nouveaux cris de joie. Alors advint une chose singulière. Le soir précédent, quelqu'un dont je n'ai jamais su le nom, m'avait envoyé deux magnifiques exemplaires reliés de Barbey d'Aurevilly. J'étendis la main et pris un de ces volumes sur. la table qui était à côté de moi. J'allais gronder Patrick de faire trop de bruit quand, ayant ouvert le livre au hasard, mes yeux tombèrent sur le nom de « Niobé » et je me mis à lire. La nurse ellemême disait : « Patrick, ne faites pas tant de bruit ; vous ennuyez votre maman ».
C'était une femme douce et bonne, la plus patiente du monde, et elle adorait les enfants. « Oh I laissez-le, dis-je ; pensez à ce que serait l'existence sans leur bruit ». Et la pensée me vint : « Comme la vie serait vide et sombre sans eux, car plus que mon art et mille fois plus que l'amour d'aucun homme, ils l'ont remplie et comblée de bonheur. » Je continuai ma lecture.
Puis je fermai le livre, car une crainte soudaine me serra le cœur. J'ouvris les bras, j'appelai à moi les deux enfants : et, tandis que je les étreignais, je sentis soudain des larmes me monter aux yeux. Je me rappelle chaque mot et chaque geste de ce matin-là. Que de fois dans les nuits sans sommeil n'ai-je pas revécu chacune de ces minutes en me demandant en vain pourquoi quelque vision ne m'avait pas avertie de ce qui allait arriver.
C'était une matinée paisible et grise. Les fenêtres étaient ouvertes sur le parc, où les arbres se couvraient de leurs premiers bourgeons. Je sentais pour la première fois de l'année le torrent de joie qui nous pénètre aux premières douceurs du printemps ; entre les délires printanières et la contemplation de mes enfants,
tout bas, j'annonçai la où crois-tu que nous
si roses, si beaux, si heureux, je ressentis une telle émotion que je sautai de mon lit et commençai à danser avec eux, dans une tempête de rires. La nurse nous regardait en souriant. Soudain une sonnerie de téléphone. C'était la voix de Lohengrin me demandant de le rejoindre en ville avec les enfants, « Je désire les voir ». Il ne les avait pas vus depuis quatre mois.
J'étais enchantée à la pensée que cela amènerait la réconciliation tant souhaitée, et, nouvelle à Deirdre.
« Oh ! Patrick, s'écria-t-elle, irons aujourd'hui ? »
Que de fois j'entends la voix enfantine : « Où crois-tu que nous irons aujourd'hui ? »
Mes pauvres, mes frêles, mes beaux enfants! Si j'avais su quel sort vous attendait ! Où, où êtes-vous allés ce jour-là ?
La gouvernante dit : « Madame, je crois qu'il va pleuvoir, peut-être feraient-ils mieux de rester ici ».
Que de fois, comme dans un horrible cauchemar, ai-je entendu son avertissement et me suis-je maudite de ne l'avoir pas compris ! Mais je pensais que la rencontre avec Lohengrin serait tellement plus simple si les enfants étaient là.
Dans l'automobile, pendant cette dernière course de Versailles à Paris, tenant les petits êtres dans mes bras, j'étais remplie d'une nouvelle espérance, d'une nouvelle confiance dans la vie. Je savais que quand Lohengrin verrait Patrick il oublierait tous ses ressentiments contre moi et je rêvais que notre réconciliation allait nous pei mettre de réaliser quelque chose de grand.
Avant de partir pour l'Egypte, Lohengrin avait acheté un grand terrain dans le centre de Paris avec l'intention d'y construire un théâtre pour mon école. Un théâtre où se rencontreraient tous les grands artistes du monde. Je pensais que la Duse trouverait là un cadre approprié
à son art divin, et que Mounet-Sully pourrait y réaliser l'ambition depuis longtemps caressée de jouer la Trilogie d'Œdipe, ou Antigone, Œdipe-Roi et QEdipe à Colone à la suite.
J'agitais tous ces projets pendant cette course vers Paris et mon cœur se réjouissait de ces espérances artistiques. Il était écrit que ce théâtre ne serait jamais construit, que la Duse n'aurait jamais un temple digne d'elle, et Mounet-Sully mourut sans jamais avoir pu réaliser son désir de donner la Trilogie. Pourquoi l'espérance de l'Artiste n'est-elle jamais ou presque jamais qu'un rêve déçu ?
Tout se passa comme je l'avais prévu. Lohengrin fut enchanté de revoir son petit garçon, et Deirdre, qu'il aimait tendrement. Nous déjeunâmes gaiement dans un restaurant italien de spaghetti arrosés de Chianti en causant de l'avenir du merveilleux théâtre.
« Ce sera le Théâtre d'Isadora », dit Lohengrin. « Non, répondis-je, ce sera le Théâtre de Patrick, car Patrick est le Grand Précurseur qui créera la Danse de la Musique future. »
Quand le déjeuner fut fini, Lohengrin dit : « Je me sens si heureux aujourd'hui, pourquoi n'irions-nous pas au Salon des Humoristes ? »
Mais j'avais une répétition. Alors Lohengrin emmena notre jeune ami H. de S..., qui était avec nous, et je retournai à Neuilly avec les enfants et la gouvernante. Quand je fus devant la porte, je dis à la nurse : « Voulez-vous m 'attendre ici avec les enfants ? » Mais elle dit : « Non, madame, je crois que nous ferions mieux de rentrer. Les petits ont besoin de se reposer. » , Alors je les embrassai en disant : « Je rentrerai bientôt moi aussi ». Et, en partant, ma petite Deirdre appuya ses lèvres sur le carreau. Je me penchai et baisai la glace à la hauteur de ses lèvres, Le froid du verre me fît une étrange impression,
J'entrai dans l'immense atelier. Ce n'était pas encore l'heure de la répétition. Je pensai à me reposer en attendant et montai à mon appartement où je m'allongeai sur le divan. Il y avait là des fleurs et une boîte de bonbons que quelqu'un m'avait envoyée. J'en pris un et le mangeai paresseusement en songeant : « Après tout, je suis très heureuse, peut-être la plus heureuse femme du monde. Mon Art, le succès, la fortune, l'amour, mais par-dessus tout mes beaux enfants.
Je continuais à savourer avec indolence mes bonbons, me souriant à moi-même et pensant : « Lohengrin est revenu, tout ira bien », quand parvint à mes oreilles un cri étrange, sans rien d'humain.
Je tournai la tête, L... était là, chancelant comme un homme ivre. Ses genoux fléchirent, il s'affaissa devant moi, et de ses lèvres j'entendis ces mots :
« Les enfants, les enfants sont morts ! »
Je me rappelle qu'un calme étrange s'empara de moi, dans ma gorge je sentais une brûlure comme si j'avais avalé des charbons ardents. Mais je ne comprenais pas. Je lui parlais très doucement, j'essayais de le calmer ; je lui disais que cela ne pouvait pas être vrai.
Puis d'autres personnes arrivèrent, mais je ne pouvais imaginer ce qui était arrivé. Puis un homme, avec une barbe noire ; on me dit que c'était un docteur. « Ce n'est pas vrai, dit-il, je vais les sauver. »
Je le crus. Je voulais le suivre ; mais on m'en empêcha. Je sais maintenant qu'il n'y avait plus aucui espoir ; on craignait que ce choc ne me rendit foll< mais j'étais en proie à une sorte d'exaltation. Je voyaiî tous les gens autour de moi qui pleuraient, mais je n< pleurais pas. J'éprouvais au contraire un désir immensi de les consoler. Quand je me reporte à ce moment-li je ne puis comprendre l'étrange état d'esprit où j'étais. Ëtait-ce une suprême clairvoyance ? Avais-je conscienci que la mort n'existe pas, que ces deux petites images d<
cire n'étaient pas mes enfants, mais seulement leur enveloppe brisée ? Que les âmes de mes enfants vivaient dans un nuage de lumière, vivaient pour l'éternité ? Deux fois seulement retentit le cri de la mère que Ton entend à la naissance et à la mort.
Car, lorsque je sentis dans mes mains ces petites mains froides qui jamais plus ne presseraient les miennes en retour, j'entendis mes cris, ces mêmes cris que j'avais entendus à la naissance de mes enfants. Pourquoi les mêmes? Puisque l'un est le cri de la joie suprême et l'autre celui de la douleur. J'ignore pourquoi, mais je sais qu'ils sont les mêmes. N'est-ce pas que dans tout l'univers il n'y a qu'un grand cri contenant la Douleur, la Joie, l'Extase, l'Agonie, le cri maternel de la création I
Que de fois il nous arrive, au cours d'une promenade matinale, de rencontrer le sombre et sinistre défilé d'un enterrement chrétien : nous frissonnons en pensant à tous ceux que nous aimons, et nous écartons la pensée qu'un jour nous serons les pleureurs d'un cortège identique.
Depuis ma plus tendre enfance j'ai toujours ressenti une grande antipathie pour tout ce qui touche aux églises ou au dogme. La lecture d'Ingersoll, de Darwin et de la philosophie païenne a fortifié cette antipathie. Je suis contre le code moderne du mariage et j'estime que l'idée moderne des funérailles est d'une horreur et d'une laideur barbares. Comme j'avais eu le courage de refuser le mariage et de refuser que mes enfants fussent baptisés, ainsi je refusai d'admettre la mascarade de ce qu'on appelle les funérailles chrétiennes. Je n'avais qu'un désir, c'est que cet horrible accident fût transformé en beauté.
Le malheur était trop grand pour les larmes. Je ne pouvais pas pleurer. Une foule d'amis venaient à moi en pleurant. Une foule de monde se tenait dans le jardin
et dans la rue en pleurant, mais je ne voulais pas pleurer, j'aurais seulement voulu que tous ces gens en noir venus pour montrer leur sympathie fussent transformés en beauté. Je ne me mis pas en noir. Pourquoi changer de vêtements ? J'ai toujours pensé que le deuil était absurde et inutile. Augustin, Elisabeth et Raymond me comprirent : ils élevèrent dans mon studio un amoncellement de fleurs ; et quand je repris conscience de la réalité la première chose que j'entendis fut l'orchestre Colonne jouant les magnifiques lamentations de V Orphée de Gluck.
Mais comme il est difficile de changer en un jour les instincts de laideur et de créer de la beauté ! Si j'avais pu faire ce que je voulais il n'y aurait pas eu de ces sinistres hommes en chapeau noir, ni de corbillards, ni aucune de ces inutiles et laides mômeries qui font de la mort iliie horreur macabre au lieu d'une exaltation. Que l'acte de Byron brûlant îe corps de Shelley sur un bûcher près de la mer fut splendide ! La civilisation ne me laissa que le choix inférieur du crématorium.
Comme j'aurais aimé, en quittant les restes de mes enfants, et de leur douce gouvernante, un geste suprême de noblesse, un ultime rayonnement ! Le jour viendra où l'intelligence du inonde finira par se révolter contre les affreux rites de l'Église et ordonnera pour les morts quelque cérémonie vraiment belle. Déjà le crématorium est un grand progrès sur l'horrible habitude d'enfouir les cadavres. Beaucoup de gens sont sans doute de mon avis. Je fus critiquée et condamnée par maints chrétiens orthodoxes qui jugèrent qu'en désirant dire adieu à mes bien-aimés dans l'Harmonie, dans la Couleur, la Lumière et la Beauté, en portant leurs corps au crématorium au lieu de les déposer dans la terre pour qu'ils y fussent dévorés par les vers, j'étais une femme épouvantable, une femme sans cœur. Combien de temps
Sevrons-nous attendre pour que règne parmi nous l'intelligence dans la Vie, dans l'Amour et dans la Mort ?
J'arrivai dans la lugubre crypte du crématorium et je vis devant moi les cercueils qui contenaient les têtes blondes, les mains jointes, frêles comme des fleurs, les petits pieds rapides des seuls êtres que j'aimais. Tout cela allait être livré aux flammes. Bientôt, émouvante poignée de cendres, tout cela demeurerait ici, pour toujours.
Quelquefois j'ai l'impression que les morts ne vont pas dans une contrée lointaine, ni ne voltigent invisibles parmi nous. J'ai le sentiment qu'au moment de la mort ils pénètrent en nous, prennent possession de nous, nous habitent, et s'ils sont assez puissants nous subjuguent. Ou bien nous les dominons, les gardant dans les profondeurs de notre subconscient et ne leiir permettant que parfois d'en sortir. D'où vient l'enfant ? De la mère, et peut-être en mourant l'enfant retourne-il se réfugier en sa mère pour ne manifester que de temps en temps sa présence.
Notre chair n'est peut-être qu'une demeure assez vaste pour abriter bien des hôtes qu'on ne soupçonne pas. Ils habitent dans le subconscient, quand le corps est assez riche pour les nourrir, et chaque jour ils cherchent à s'imposer. Mes enfants que j'ai tant pleures, pour lesquels je me suis tant lamentée, sont peut-être en sûreté en moi-même et me disent : « Pourquoi ne voulez-vous pas nous entendre ? Nous vous dirions des choses bien plus belles que celles que vous savez. » Mais mon démon à moi est fort, il est méchant, robuste, puissant, peut-être criminel et prend toute la place, tous les gestes, toute la voix pour lui seul.
Je revins à mon studio de Neuilly. J'avais vaguement le dessein de mettre fin à mes jours. Comment pouvais-je continuer à vivre après avoir perdu mes enfants ? Mais les petites filles de mon École m'entou-
raient. Elles me disaient : « Isadora, vivez pour nous : ne sommes-nous pas aussi vos enfants ? » Et leurs voix éveillèrent en moi le désir de calmer le chagrin de ces autres enfants qui pleuraient de tout leur cœur la mort de Deirdre et de Patrick. Si le malheur m'avait atteinte plus tôt dans l'existence j'aurais pu le surmonter ; s'il était venu beaucoup plus tard, il n'aurait pas été aussi terrible, mais alors, dans la plénitude de mon énergie, il ébranla complètement mes forces. Si seulement un grand amour m'avait enveloppée et emportée au loin ! Mais Lohengrin ne répondait pas à mon appel. Raymond et sa femme Pénélope partaient pour l'Albanie où ils devaient travailler parmi les réfugiés. Ils me persuadèrent d'aller les rejoindre là-bas. Je partis avec Elisabeth et Augustin pour Corfou. Quand nous arrivâmes à Milan pour passer la nuit, je me retrouvai dans la même chambre où j'avais souffert pendant plusieurs heures quatre ans auparavant, pour la naissance du petit Patrick, et maintenant il était né, il avait paru avec son visage d'ange tel que je l'avais rêvé à Saint-Marc et il était parti.
Quand je regardai de nouveau les yeux sinistres de la dame du portrait qui semblait me dire : « N'en est-il pas ainsi que je vous l'avais prédit ; tout ne mène-t-il pas à la mort ? » je ressentis une si violente horreur que je me précipitai hors de ma chambre et suppliai Augustin de me conduire dans un autre hôtel.
Nous prîmes le bateau de Brindisi et peu après, par un délicieux matin, nous arrivâmes à Corfou. La nature entière était heureuse et souriante, mais je ne trouvais en elle aucune consolation. Ceux qui étaient avec moi m'ont dit depuis que pendant des jours et des semaines je ne savais que rester assise, les yeux fixés devant moi. Je ne me rendais pas compte du temps ; j'étais entrée dans une contrée lugubre et grise où n'existait aucune volonté de vivre ou de bouger. Quand on est frappé par une profonde douleur, les gestes, les mots s'éva-
nouissent. Comme Niobé, changée en pierre, je demeurais immobile et j'attendais l'anéantissement de la mort.
Lohengrin était à Londres. J'avais l'idée que, s'il venait me rejoindre, je pourrais échapper à cet horrible et mortel coma. Peut-être si je sentais autour de moi des bras chauds et aimants, reviendrais-je à la vie.
Je demandai un jour que personne ne vînt me déranger. Dans ma chambre aux rideaux tirés, je m'étendis sur mon lit avec mes mains croisées sur la poitrine. J'étais arrivée au dernier degré du désespoir, et je répétais sans cesse un appel à L... : « Viens, j'ai besoin de toi, je meurs. Si tu ne viens pas, j'irai rejoindre les enfants », et je répétais les mêmes mots comme une sorte de litanie.
Quand je me levai, je m'aperçus qu'il était minuit, et je m'endormis d'un sommeil douloureux. Le matin suivant, Augustin m'éveilla en m'apportant un télégramme : « Pour l'amour de Dieu, envoyez-moi des nouvelles d'Isadora, je pars pour Corfou. — L... »
Les jours qui suivirent j'attendis à la clarté des premières lueurs d'espérance qui brillaient dans mes ténèbres.
Un matin, L... arriva, pâle et agité. « Je te croyais morte », dit-il, et alors il me dit que l'après-midi où, dans l'ombre, j'avais murmuré mon appel, je lui étais apparue dans une sorte de vision vaporeuse au pied de son lit en lui disant les mots exacts que j'avais tant répétés : « Viens, viens. J'ai besoin de toi. Si tu ne viens pas, je meurs. »
Quand j'eus la preuve de ce lien télépathique entre nous, j'eus aussi l'espoir que, par un geste spontané d'amour, le malheur du passé pourrait être réparé, que je pourrais de nouveau sentir en moi l'appel de mes enfants revenus sur terre pour me consoler. Mais cela ne devait pas être. Mon attente et ma douleur étaient trop intenses pour Lohengrin. Un matin, il partit bru?.-
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quement sans avertir. Je vis le bateau s'éloigner de Corfou, et je compris qu'il était à bord. Le navire disparut sur les eaux bleues, et une fois de plus je me trouvai seule.
Alors, me parlant à moi-même, je me dis : « Il faut, ou bien que je quitte cette vie immédiatement, ou bien que je trouve le moyen de vivre malgré cette constante angoisse qui me dévore nuit ef jour. » Car chaque nuit, éveillée ou endormie, je revivais la terrible et dernière matinée, j'entendais la voix de Deirdre : « Devine où nous irons aujourd'hui ? » J'entendais la gouvernante dire : « Madame, il vaudrait peut-être mieux qu'ils ne sortent pas aujourd'hui », et je m'entendais moi-même répondre, épouvantée : « Vous avez raison. Gardez-les, bonne nurse, gardez-les, ne les laissez pas sortir aujourd'hui ! »
Raymond vint d'Albanie. Il était, comme d'habitude, plein d'enthousiasme : « Le pays tout entier est en pleine détresse, Les villages sont dévastés ; les enfants meurent de faim. Comment peux-tu rester ici dans ton chagrin égoïste ? Viens nous aider à nourrir les enfants, à donner du courage aux femmes. »
Son plaidoyer fut efficace. Je remis ma tunique grecque et mes sandales et je suivis Raymond en Albanie. Il avait conçu une façon fort originale d'organiser un camp de secours pour les réfugiés albanais. Il alla au marché de Corfou, acheta de la laine brute, la chargea sur un petit vapeur qu'il avait loué et la transporta à Santa Quaranta, port principal des réfugiés.
— Mais Raymond, lui dis-je, comment vas-tu nourrir tous ces affamés avec de la laine brute ?
— Attends un peu, me dit-il, tu verras. Si je leur apportais du pain, cela ne serait que pour un jour ; mais je leur apporte de la laine et je travaille ainsi pour l'avenir.
Nous abordâmes sur la côte rocheuse de Santa Qua*
ranta où Raymond avait organisé un centre. Une affiche disait : a Ceux qui veulent filer de la laine recevront une drachme par jour. »
Une longue file de pauvres femmes maigres et affa* mées fut vite formée. Avec la drachme, elles recevaient du maïs que le gouvernement grec vendait dans le port.
Puis Raymond, dans son petit bateau, retourna à Cor^ fou. Il commanda à des charpentiers de lui faire des métiers de tisserand et, de retour à Santa Quaranta, demanda ceux qui voulaient tisser de la laine pour une drachme par jour.
Les affamés accoururent en foule. Pour les modèles, Rayftiond s'inspira des dessins de vases grecs anciens. Bientôt il eut toute une rangée de femmes qui travaillaient près de la mer et il leur apprit à chanter suivant la cadence de leur métier. Les dessins, une fois tissés, formaient de magnifiques couvertures que Raymond envoya vendre à Londres avec 50 pour cent de bénéfice. Avec ce profit, il installa une boulangerie et vendit du pain blane 50 pour cent meilleur marché que le gou^ vernement grec ne vendait le maïs et, ainsi, il fonda son village.
Nous vivions sous une tente au bord de la' mer. Chaque matin, au lever du soleil, nous plongions et nous nagions. De temps à autre, Raymond avait un excédent de pain et de pommes de terre ; nous allions alors dans les villages situés sur les collines et nous distribuions le pain aux affamés.
L'Albanie était un pays étrange et tragique. Il y avait là le premier autel élevé $ Jupiter tonnant, qui fut appelé ainsi parce que, dans ce pays, hiver comme été, il y a de continuels orages et des pluies violentes.
Nous parcourions le pays sous la tempête en tuniques et en sandales et je trouvai qu'il est plus agréable de sentir la pluie vous ruisseler sur le corps que de se promener en imperméable.
Je fus témoin de bien des scènes tragiques. Une mère, assise sous un arbre avec son bébé dans les bras et trois ou quatre petits enfants grimpant sur elle, tous affamés et sans asile. Leur maison brûlée, le père et le frère tués par les Turcs, les troupeaux volés, les récoltes détruites, et la pauvre mère était là avec les enfants qui lui restaient. C'est à de tels malheureux que Raymond distribuait ses sacs de pommes de terre.
Nous revenions au camp épuisés, mais un étrange bonheur pénétrait en moi. Mes enfants étaient partis, mais il y en avait d'autres, affamés et souffrants ; ne devais-j e pas vivre pour ceux-là ?
C'est à Santa Quaranta où il n'y avait pas de coiffeur, que je coupai mes cheveux pour la première fois : je les jetai à la mer.
Quand ma santé et mes forces revinrent, cette vie parmi les réfugiés me devint impossible. Il y a une grande différence entre la vie d'un artiste et celle d'un saint. Ma vie d'artiste se réveillait en moi. Il était impossible, je le sentais, avec mes moyens limités, d'arrêter ce flot de misère que représentaient les réfugiés albanais.