CHAPITRE XXXI
Un jour, je sentis que je devais quitter ce pays de montagnes, de grands rochers et d'orages. Je dis à Pénélope : « Je sens que je ne puis plus voir cette misère. Je voudrais m 'asseoir dans une mosquée à la clarté tranquille d'une lampe. Je voudrais fouler des tapis persans. Je suis fatiguée de ces routes. Voulezvous venir avec moi faire une petite fugue à Constantinople ? »
Pénélope fut enchantée. Nous échangeâmes nos tuniques contre des robes ordinaires et nous prîmes le bateau pour Constantinople. Durant le jour je restai dans ma cabine, mais la nuit, alors que les autres passagers dormaient, je me mis une écharpe sur la tête et sortis au clair de lune. Accoudée au bastingage et rêvant à la lune, se dressait une silhouette entièrement vêtue de blanc, avec jusqu'à des gants de chevreau blancs. C'était une silhouette de jeune homme. Il tenait à la main un petit livre noir ; il semblait y lire de temps à autre, puis murmurait une sorte d'invocation. Son visage pâle et fatigué était éclairé par deux magnifiques yeux noirs, et couronné d'une chevelure de jais.
A mon approche, l'étranger parla :
— Je me permets de vous adresser la paroi*, dit-il^
parce que j'ai un chagrin aussi grand que le vôtre, et je retourne à Constantinople pour consoler ma mère, dont la douleur est immense. Il y a un mois elle a reçu la nouvelle du tragique suicide de mon frère aîné, et, à peine deux semaines plus tard> suivait une autre tragédie, le suicide de mon deuxième frère. Je suis le seul enfant qui lui reste. Mais comment lui serais-je de quelque consolation, moi qui suis aussi dans une telle détresse morale que la meilleure chose qui puisse m 'arriver serait de suivre mes frères ?
Nous causâmes ensemble ; il me dit qu'il était acteur «et le livre qu'il tenait à la main était Hamlet dont il était en train d'étudier le rôle.
Nous nous rencontrâmes sur le pont le soir suivant, et, comme deux fantômes infortunés, chacun plongé dans ses propres pensées et pourtant chacun trouvant une consolation dans la présence de l'autre, nous restâmes là jusqu'à l'aurore. Quand nous atteignîmes Constantinople, une grande et belle femme, dans le deuil le plus sévère, vint au-devant de lui et l'embrassa.
Pénélope et moi, nous descendîmes au Palace Hôtel de Pera et passâmes nos deux premières journées à errer à travers Constantinople, surtout dans la vieille ville, parmi les rues étroites.
Le troisième jour j'eus une visite inattendue. C'était la mère de mon triste ami du bateau, la femme qui était venue à sa rencontre. Elle vint à moi dans la plus grande angoise. Elle me montra les portraits des deux superbes fils qu'elle avait perdus, et dit :
— Ils ne sont plus, je ne puis les rappeler à la vie, mais je viens vous demander de m'aider à sauver le dernier, Raoul. Je sens qu'il veut suivre ses frères.
— Que puis-je faire, dis-je, et dans quel sens est-il en danger ?
— Il a quitté la ville et se trouve au petit village de