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San Stefano, tout seul dans une villa, et avec l'expression désespérée qu'il avait quand il est parti, je ne puis que craindre le pire, Vous avez fait une si profonde impression sur lui que je crois que vous pourrez lui montrer la cruauté de son action, l'apitoyer sur sa mère et lui faire reprendre goût à la vie.
— Mais quelle est la raison de soflt désespoir ? demandai-] e.
— - Je ne la sais pas, pas plus que je n'ai su celle diï suicide de ses frères. Beaux, jeunes, riches, pourquoi n'ont-ils cherché que la mort ?
Très émue par cet appel d'une mère, je promis d'aller au village de San Stefano et de faire tout ce que je pourrais pour ramener Raoul à la raison. Le portier de l'hôtel me dit que les routes étaient dures et presque impraticables en auto. Je me dirigeai donc vers le port et louai un petit remorqueur. Il y avait du vent et les eaux du Bosphore étaient très agitées, mais nous arrivâmes sains et saufs au petit village. Grâce aux indications de sa mère, je trouvai la villa de Raoul. C'était une maison blanche située au milieu d'un jardin dans un lieu solitaire, près d'un vieux cimetière. Il n'y avait pas de sonnette. Je frappai mais ne reçus aucune réponsde. Je poussai la porte, et, la trouvant ouverte, j'entrai. La pièce du rez-de-chaussée était vide, je descendis quelques marches et, ouvrant une autre porte, je trouvai Raoul dans une petite chambre blanchie à la chaux avec le sol et les portes en blanc. Il était étendu sur un divan recouvert de blanc, habillé tel que je l'avais vu sur le bateau, dans son complet blanc, avec des gants blancs immaculés. A côté du divan se trouvait une petite table avec un vase de cristal dans lequel trempait un lis blanc, et, près du vase, un revolver.
Quant au jeune homme qui, je crois, n'avait pas înangé depuis deux ou trois jours, il était perdu dans une contrée lointaine où ma voix pouvait à peiné I'slU
teindre. Je me mis à le secouer pour le rappeler à la vie, je lui parlai de sa mère, je lui dis combien son cœur avait été déchiré par la mort de ses deux frères et, finalement, l'ayant pris par la main, je réussis à le traîner de force jusqu'à mon petit bateau en ayant soin de laisser le revolver où il était.
Pendant le retour, Raoul ne cessa de pleurer, il ne voulait pas revenir chez sa mère ; je le fis donc venir chez moi, dans mon appartement du Palace de Pera, où j'essayai de lui arracher le secret de son grand chagrin, car il me semblait que même la mort de ses frères ne suffisait pas à expliquer son état. A la fin, il murmura :
— Non, vous avez raison : ce n'est pas la mort de mes frères ; c'est Sylvio.
— Qui est Sylvio ? Où est-elle ? demandai-je.
— Sylvio est l'être le plus beau du monde, répondit-il. Il est à Constantinople avec sa mère.
En apprenant que Sylvio était un garçon, je fus, je l'avoue, légèrement stupéfaite, mais comme j'ai toujours été fervente de Platon, et que je vois en son Phèdre le chant d'amour le plus exquis de la terre, je ne fus pas scandalisée comme certaines auraient pu l'être. Je crois que l'amour le plus élevé est une pure flamme spirituelle qui ne dépend pas nécessairement du sexe du bien-aimé.
Mais comme j'étais décidée à sauver la vie de Raoul à n'importe quel prix, au lieu de faire la moindre remarque, je demandai simplement :
— Quel est le numéro de téléphone de Sylvio ? Bientôt j'entendis la voix de Sylvio au bout du fil,
une voix douce qui me sembla venir d'une âme douce.
— Il faut que vous veniez tout de suite ici, dis-je. Peu après il arriva. C'était un charmant jeune homme
d'environ dix-huit ans. Ainsi devait être Ganymède quand il troublait le puissant Zeus lui-même.,
« Ainsi cette vague à laquelle Zeus épris de Ganymède donna le nom de désir se déverse en l'âme de l'amant, et, comme les souffles et les sons que renvoient les substances dures et polies, elle revient à son point de départ. Ainsi le spectacle de la beauté, à travers les yeux du bel éphèbe, revient jusqu'au fond de son âme, et Tâme du bien-aimé est comme celle de l'amant remplie d'amour. »
Nous dînâmes et passâmes la soirée ensemble. Bientôt, sur le balcon qui dominait le Bosphore, j'eus le plaisir de voir Raoul et Sylvio échangeant de douces confidences, qui me montrèrent que Raoul était sauvé pour le moment. Je téléphonai à sa mère et lui dis le succès de mes efforts. La joie de cette pauvre femme était telle qu'elle pouvait à peine m 'exprimer sa reconnaissance.
Cette nuit, lorsque je souhaitai le bonsoir à mes amis, je sentis que j'avais fait une bonne action en sauvant la vie de ce magnifique garçon, mais quelques jours plus tard, la mère affolée revenait me trouver.
— Raoul est retourné à sa villa de San Stephano, Il faut que vous le sauviez encore.
C'était un peu abuser de ma bonté, mais je ne pus résister aux prières de la pauvre mère. Cette fois, cependant, comme j'avais trouvé la traversée assez dure, j'affrontai la route et pris une auto. Puis j'allai trouver Sylvio et lui dis qu'il devait venir avec moi.
— Que veut dire toute cette folie ? lui demandai-je.
— Voici, répondit Sylvio. J'aime certainement Raoul, mais je ne puis dire que je l'aime autant qu'il m'aime, alors il prétend qu'il vaut mieux mourir.
Nous partîmes au coucher du soleil et après maints cahots et maintes secousses nous arrivâmes à la villa. Nous y pénétrâmes à l 'improviste et Raoul fut une fois de plus ramené à l'hôtel. Nous discutâmes avec Pénélope jusque très avant dans la nuit pour trouver
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un remède efficace à l'étrange maladie dont Raoul était atteint.
Le lendemain, comme Pénélope et moi errions dans lès vieux quartiers de Constantinople, Pénélope me montra du doigt une enseigne dans une ruelle sombre et étroite. Elle était rédigée en arménien et Pénélope put déchiffrer que vivait là une diseuse de bonne aventure.
— • Allons la consulter, dit Pénélope.
Nous pénétrâmes dans une vieille maison. Après avoir monté un escalier en spirale et traversé plusieurs passages sales et délabrés, nous trouvâmes dans une chambre du fond une très vieille femme accroupie au-dessus d'un chaudron d'où s'élevaient d'étranges odeurs. Elle était Arménienne mais parlait un peu le grec, de sorte que Pénélope put la comprendre, et elle nous raconta comment, lors dii dernier massacre par les Turcs, elle avait assisté, dans cette pièce, au terrifiant carnage de tous ses fils, de ses filles et de ses petits-enfants, égorgés jusqu'au dernier ; depuis ce moment-là elle était devenue extra-lucide et pouvait lire dans l'avenir.
— Que voyez -vous dans le mien ? demandai-je par l'intermédiaire de Pénélope.
La vieille femme regarda un certain temps les vapeurs du chaudron, puis prononça quelques mots que Pénélope me traduisit.
— Elle salue en vous la fille du soleil. Vous avez été envoyée sur terre pour répandre beaucoup de joie par le monde. Sur cette joie sera fondée une religion. Après bien des voyages, vers la fin de votre vie, vous construirez des temples dans tout l'univers. Dans la suite des temps vous reviendrez; en cette ville où vous bâtirez également un temple. Tous ces temples seront dédiés à la beauté et à la joie parce que vous êtes la fille du soleil.
A cette époque, cette prophétie poétique me parut
curieuse, étant donné ma tristesse et mon désespoir. , Alors Pénélope demanda :
— Quel sera mon avenir ?
Elle parla à Pénélope et je remarquai que celle-ci pâlit et parut épouvantée.
— Que vous a-t-elle dit ? demandai-je.
— Ce qu'elle m'a dit est très inquiétant, répondit Pénélope. Elle dit que j'ai un petit agneau, ce qui signifie mon fils Ménalkàs. Elle dit : « Vous désirez un autre petit agneau », cela doit être la fille que j'espère toujours. Mais elle ajoute que ce souhait ne sera jamais réalisé. Elle me dit aussi que je recevrai bientôt un télégramme m 'annonçant que quelqu'un que j'aime est très malade, et qu'un autre que j'aime est près de la mort. Et après cela, continua Pénélope, elle dit que ma vie ne sera plus longue mais que dans un lieu élevé, dominant le monde, je ferai ma dernière méditation avant de quitter cette sphère.
Pénélope était bouleversée. Elle donna quelque argent à la vieille femme, et, lui disant adieu, elle me prit par la main, puis presque courant me fit longer en hâte les couloirs, descendre l'escalier, sortir dans l'étroite rue jusqu'à ce que nous trouvâmes une voiture qui nous ramena à l'hôtel.
Comme nous entrions, le portier vint au-devant de nous avec une dépêche. Pénélope s'appuya sur mon bras à moitié évanouie. Il me fallut la conduire à sa chambre où j'ouvris le télégramme. Je lus ; « Ménalkas très mal, Raymond très mal, revenez de suite. »
La pauvre Pénélope était affolée. Nous jetâmes précipitamment nos affaires dans les malles et je demandai où nous pourrions trouver un bateau pour Quaranta. Le portier nous dit qu'il y en avait un qui devait partir au coucher du soleil. Mais dans notre hâte je me souvins pourtant de la mère de Raoul et je lui écrivis : « Si vous désirez sauver votre fils du danger qui le menace, faites^
lui quitter Constantinople immédiatement. Ne me demandez pas pourquoi, mais si vous le pouvez, amenezle au bateau par lequel je pars cet après-midi à cinq heures. »
Je ne reçus aucune réponse, et ce ne fut qu'au moment où le bateau levait l'ancre que Raoul, une valise à la main, et paraissant plus mort que vif, traversa précipitamment la passerelle et arriva à bord. Je lui demandai s'il avait un billet et une cabine, mais il n'avait pensé ni à l'un ni à l'autre. Ces bateaux d'Orient sont heureusement aimables et accommodants, et je pus m'arranger avec le capitaine ; il fut entendu que, comme il n'y avait plus de cabine disponible, Raoul dormirait dans le salon voisin de la mienne, car j'éprouvais réellement pour cet enfant une sollicitude de mère.
En arrivant à Santa Quaranta nous trouvâmes Raymond et Ménalkas atteints de fièvre. Je fis de mon mieux pour persuader Raymond et Pénélope de quitter ce triste pays d'Albanie et de revenir avec moi en Europe. Je leur amenais le docteur du bord, comptant sur son influence, mais Raymond refusa de quitter ses réfugiés et son village, et Pénélope ne voulait pas l'abandonner. Je fus donc forcée de les laisser sur ce rocher désolé avec une petite tente pour tout abri, sur laquelle soufflait un véritable ouragan.
Le bateau continua sa route sur Trieste. Raoul et moi nous étions tous deux très malheureux et ses larmes ne cessaient de couler. J'avais télégraphié pour que mon auto nous attendît à Trieste, car je redoutais le contact des voyageurs du train, et nous nous dirigeâmes vers le nord à travers les montagnes du côté de la Suisse.
Nous nous arrêtâmes quelques temps sur les bords du lac de Genève. Nous formions un couple curieux, chacun plongé dans son propre chagrin, et c'est sans doute pourquoi nous trouvions réciproquement notre compagnie agréable. Nous passions des jours entiers dans un
petit bateau sur le lac ; à la fin, je pus arracher à Raoul la promesse sacrée que, pour l'amour de sa mère, il renoncerait au suicide.
Enfin, un matin, je le conduisis jusqu'au train. Il retournait à son théâtre. Je ne l'ai jamais revu depuis. Mais j'ai entendu dire plus tard qu'il avait une carrière très brillante et qu'il faisait une grande impression par sa façon d'incarner Hamlet. Je n'en doute point. Qui pourrait dire ces mots : « Etre ou ne pas être » avec plus d'intelligence que le pauvre Raoul ?
Mais il était si jeune qu'il a, je l'espère, rencontré le bonheur depuis.
Quand je me trouvai seule, en Suisse, une grande lassitude et une grande mélancolie s'emparèrent de moi. Je ne pouvais plus rester fixée à la même place. Dévorée par le besoin de mouvement, je parcourus toute la Suisse en auto, et finalement, suivant une ir sistible impulsion, je me fis reconduire à Paris.
J'étais tout à fait isolée, car toute société m'était devenue insupportable. Même la compagnie de mon frère Augustin, qui m'avait rejoint en Suisse, ne pouvait faire cesser cet envoûtement. A la fin, j'en étais arrivée à ce point que même le son de la voix humaine m'était devenu douloureux, et que les gens qui venaient me voir me semblaient lointains et irréels. J'arrivai donc à Paris seule un soir. Ma maison de Neuilly était déserte à l'exception d'un vieillard qui entretenait le jardin et vivait dans la loge du concierge près de la grille.
J'entrai dans mon grand studio, et, pendant un moment, la vue de mes rideaux bleus me rappela mon Art et mon travail ; je résolus de faire un effort pour les reprendre. Dans cette intention, j'envoyai chercher mon ami Hener Skene, afin qu'il jouât pour moi, mais le son de la musique familière eut pour seul effet de provoquer une crise de larmes. C'était la première fois
que je pleurais. Chaque chose ici ravivait trop ardemment le souvenir des jours heureux. Bientôt une hallucination me fit entendre les voix des enfants dans le jardin, et un jour, quand je tentai d'entrer dans la petite maison dans laquelle ils vivaient et que je vis leurs vêtements et leurs jouets en désordre, un effondrement se fit en moi et je compris qu'il me serait désormais impossible de rester à Neuilly. Cependant, je fis encore quelques efforts et j'appelai quelques-uns de mes amis.
Mais la nuit je ne pouvais dormir ; je savais le fleuve trop dangereusement proche. Aussi, un jour, incapable de supporter cette atmosphère plus longtemps, je pris ma voiture et partis vers le sud.
Ce n'est que dans ma voiture, filant à soixante-dix ou quatre-vingts à l'heure, que je me sentais un peu soulagée de cette indescriptible angoisse qui m'étreignait jour et nuit.
Je franchis les Alpes, arrivai en Italie, et continuai à errer, me trouvant une fois en gondole sur les canaux de Venise, demandant au gondolier de ramer toute la nuit, une autre fois dans l'antique ville de Rimini.
Je passai une nuit à Florence où je savais que vivait Craig ; j'avais le grand désir de l'envoyer chercher, mais sachant qu'il était marié maintenant et fixé dans la vie de famille, je pensai que sa visite ne serait qu'une cause de discorde et j'y renonçai.
Un jour, dans une petite ville au bord de la mer, je reçus un télégramme : « Isadora, je sais que vous voyagez en Italie. Venez chez moi. Je ferai de mon mieux pour vous consoler. » C'était signé Eléanora Duse.
Je n'ai jamais su comment elle avait découvert ma retraite pour me faire parvenir cette dépêche, mais, ei lisant le nom magique, je compris qu'Eléanora Duse étai la seule personne que je désirasse voir. Le télégramme venait de Viareggio, juste sur le promontoir opposé celui sur lequel je me trouvais. Je partis aussitôt ej
auto, après avoir envoyé une réponse reconnaissante à Eléanora pour annoncer mon arrivée.
Le soir où j'arrivai à Viareggio, il y avait un gros orage. Eléanora habitait un petit village assez loin dans la campagne, mais elle avait laissé un mot au Grand Hôtel pour me prier de la rejoindre.