CHAPITRE XXXII
Le lendemain matin, j'allai voir la Duse qui habitait dans une villa rose derrière un champ de vignes. Elle vint à ma rencontre par une allée couverte de vignes, semblable à un ange glorieux. Elle me prit dans ses bras, et ses yeux splendides rayonnaient d'un tel amour et d'une telle tendresse que j'éprouvai la même émotion que dut ressentir Dante quand, dans le Paradis, il rencontra la divine Béatrice.
Je vécus à Viareggio, puisant du courage à l'éclat rayonnant des yeux d'Eléanora. Elle me berçait dans ses bras et consolait ma peine, ou plutôt elle ne la consolait pas, elle la faisait sienne et je comprenais que si je n'avais pu supporter la société des autres personnes, c'est qu'elles jouaient la comédie, qu'elles essayaient de me faire oublier en m'égayant. Eléanora disait, au contraire : « Parlez-moi de Deirdre et de Patrick », et elle me demandait de lui redire toutes leurs petites paroles, leurs petites manières, de lui montrer leurs photos qu'elle embrassait et sur lesquelles elle versait des larmes. Jamais elle ne disait : « Cessez de pleurer », mais elle pleurait avec moi ; pour la première fois depuis leur mort, je sentais que je n'étais pas seule car Eléanora Duse était un être exceptionnel. Son cœu*
tétait si grand qu'il pouvait contenir toute la tragédie du monde, son esprit était le plus radieux qui ait jamais lui à travers les sombres tristesses de cette terre. Souvent, tandis que je me promenais avec elle au bord de la mer, il me semblait que sa tête était parmi les étoiles, que ses mains atteignaient le sommet des montagnes.
Levant un jour les yeux vers les montagnes elle me dit :
— Regardez les flancs sauvages de ces montagnes ; comme ils semblent sombres et inaccessibles à côté des collines boisées couvertes de vignes ensoleillées et d'arbres en fleurs ! Mais si vous regardez au sommet du sombre et rude Pisanino, vous apercevrez la clarté d'un marbre blanc attendant que le sculpteur lui donne l'immortalité ; tandis que les unes ne produisent que ce que réclament les besoins matériels de l'homme, l'autre fournit ce qu'il faut à son rêve. Telle est la vie de l'artiste, obscure, sombre, tragique, mais donnant le marbre blanc d'où surgissent les aspirations de l'homme.
Eléanora aimait Shelley et quelquefois, à la fin de septembre, pendant les fréquents orages, quand un éclair illuminait les vagues noires, elle montrait la mer et disait :
— Regardez, les yeux de Shelley étincellent ; il est là, marchant sur les flots.
Comme j'étais harcelée par les étrangers qui me dévisageaient sans cesse à l'hôtel, je m'installai dans une villa. Mais quelle raison guida mon choix ? Une grande maison de briques rouges au fond d'une forêt de pins mélancoliques et entourée d'un grand mur. Et si l'extérieur était triste, l'intérieur était d'un lugubre indéfinissable. Cette villa avait été habitée, suivant la légende qui courait dans le village, par une dame qui, après une passion malheureuse pour un personnage de haut rang
de la cour d'Autriche, quelques-uns disaient François*' Joseph lui-même, avait eu l'infortune de voir le fils de leur union devenir fou. En haut de la villa se trouvait une petite chambre aux fenêtres grillées, avec les murs peints de dessins fantastiques, avec une petite ouverture carrée dans la porte par laquelle on passait évidemment la nourriture au pauvre dément quand il devint dangereux. Le toit était surmonté d'une grande loggia ouverte, donnant d'un côté sur la mer et de l'autre sur les montagnes.
Cette sinistre demeure qui contenait au moins soixante chambres, j'eus la fantaisie de la louer. Je crois que ce qui me tenta ce furent la forêt de pins qui l'entourait et la vue merveilleuse que l'on avait de la loggia. Je demandai à Eléanora si elle n'aimerait pas venir l'habiter avec moi, mais elle refusa poliment, etg quittant sa villa d'été, prit une petite maison blanche près de la mienne.
La Duse avait la plus grande originalité en matière de correspondance. Si vous viviez au loin, elle ne vous envoyait, en trois ans, qu'un long télégramme de temps à autre, mais si vous étiez tout près d'elle, elle vous adressait un charmant petit mot presque chaque jour, et parfois deux ou trois dans la journée. Nous nous voyions pourtant souvent, souvent nous nous prome* nions au bord de la mer, ce qui faisait dire à la Duse : « La Danse tragique se promène avec la Muse tragique. »
Un jour que nous étions ensemble sur le rivage, elle se tourna vers moi. Le soleil couchant faisait une auréole ardente autour de sa tête ! Elle me fixa longtemps d'un étrange regard :
— ' Isadora, dit-elle d'une voix sourde, ne cherchez plus le bonheur. Vous avez sur votre front la marque des prédestinés au malheur. Ce qui vous est déjà arrivé n'est qu'un commencement. Ne tentez plus le sort. »
Ah ! Eléanora, que n'ai-je écouté votre avertissement
Mais l'espérance est une plante difficile à détruire ; qu'importe que beaucoup de branches soient brisées ? elle porte toujours de nouveaux rejetons.
La Duse était alors une créature magnifique, dans le plein épanouissement de sa vie et de son intelligence. Quand elle marchait sur la plage, elle faisait de longues enjambées comme je n'en ai jamais vu faire à une autre femme. Elle ne portait pas de corset, et ses formes, alors puissantes et pleines, auraient dérouté les gens qui suivent la mode, mais elles avaient une grande noblesse. Tout en elle révélait son âme haute et torturée. Souvent, elle me lisait les tragédies des Grecs ou de Shakespeare, et, lorsque je l'entendais lire les vers d'Antigone, je pensais que c'était un crime que cette splendide interprétation ne fût pas entendue du monde entier.
Il n'est pas vrai que son long éloignement de la scène dans la plénitude et la maturité de son talent fût dû, comme certains veulent le croire, à un amour malheureux ou à quelque autre raison sentimentale, ni même à une santé chancelante, mais elle n'avait pas l'aide ou le capital nécessaires pour traduire ses idées d'art comme elle l'aurait voulu ; voilà la simple et honteuse vérité. Le monde qui « aime l'Art » laissa la plus grande actrice de l'univers se ronger le cœur dans la pauvreté pendant quinze longues années.* Quand finalement Maurice Guest se rendit compte de ce qui était, et qu'il organisa pour elle une tournée en Amérique, il était trop tard ; elle mourut au cours du voyage, alors qu'au milieu d'efforts pathétiques elle tentait d'amasser l'argent nécessaire à l'oeuvre qu'elle voulait réaliser depuis si longtemps.
Je louai un grand piano pour ma villa, puis j'envoyai un télégramme à mon fidèle ami Skene, qui me rejoignit aussitôt. Eléanora était passionnée de musique et, chaque soir, il jouait pour elle du Beethoven, du Chopin, du Schumann, du Schubert. Quelquefois elle chan-
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tait, 3 'une voix basse exquisement timbrée, son air favori : « Dans cette tombe obscure laissez-moi pleurer » et, aux derniers mots : « Ingrate, ingrate », son accent et ses traits avaient une expression si profondément tragique et si pleine de reproches qu'on ne pouvait la regarder sans larmes.
Un jour, au crépuscule, je me levai subitement et, demandant à Skene de jouer, je dansai pour elle Y Adagio de la Sonate Pathétique de Beethoven. C'était ma première danse depuis le 19 avril ; la Duse m'en remercia en me serrant dans ses bras et en m 'embrassant.
— Isadora, dit-elle, que faites-vous ici ? Vous devez retourner à votre Art. C'est votre unique salut !
Eléanora savait que j'avais reçu quelques jours auparavant une offre de contrat pour une tournée en Amérique du Sud. « Acceptez ce contrat, disait-elle avec insistance ; si vous saviez combien la vie est courte et combien peuvent être longues les années d'ennui, d'ennui, rien que d'ennui ! Fuyez la tristesse et l'ennui, fuyez ! »
Fuir, fuir, disait-elle, mais mon cœur était trop lourd. Je pouvais esquisser quelques gestes de danse devant Eléanora, mais retourner devant le public me semblait impossible. Mon être tout entier était trop torturé, chaque battement de mon cœur pleurait mes enfants. Tant que j'étais avec Eléanora, je me sentais apaisée, mais les nuits, dans cette villa solitaire, avec les échos de ces chambres vides et tristes, je les passais à attendre le matin. Alors je me levais et j'allais nager. Je pensais à nager si loin, si loin que je ne pusse revenir, mais toujours mon corps se retournait de lui-même vers 1< rivage, tant est tenace la volonté de vivre chez un être jeune.
Par une grise après-midi d'automne je me promenais solitaire sur la plage quand, soudain, je vis, marchant devant moi, mes enfants Deirdre et Patrick qui se te-
liaient par la main. Je les appelai, maïs toujours 'devanl moi ils m'échappaient en riant. Je courus après eux, les poursuivant, les appelant, et tout à coup ils disparurent dans la vapeur des embruns. Alors une terrible appréhension m'envahit. Cette vision de mes enfants ! Ëtais-je folle ? J'eus pendant un moment le sentiment précis que j'avais un pied au delà de la limite qui sépare la folie de la raison. Je vis devant moi la maison de -fous, la vie d'affreuse monotonie, et dans un élan d'amer désespoir je tombai la face contre terre en poussant des cris.
Je ne sais depuis combien de temps j'étais étendue là, lorsque je sentis une main pitoyable se poser sur ma tête. Je regardai et je vis un homme que je pris d'abord pour un de ces admirables personnages du plafond de la chapelle Sixtine. Il se tenait là, sortant de la mer, et disant :
« Pourquoi pleurez-vous sans cesse ? Puis-je faire quelque chose pour vous, vous aider ? »
Je levai les yeux.
« Oui, répondis-je. Sauvez-moi, sauvez plus que ma vie, ma raison. Donnez-moi un enfant. »
Ce soir-là nous contemplâmes ensemble, du haut du toit de ma villa, le soleil qui se couchait au delà de la mer. La lune se levait, et inondait d'une lumière étincelante le marbre des montagnes ; et lorsque je sentis ses bras jeunes et forts autour de moi, et ses lèvres sur les miennes, quand toute sa passion d'Italien descendit en pnoi, je compris que j'étais délivrée de la douleur et de la mort, ramenée à la lumière pour aimer encore.
Le lendemain matin, quand je racontai tout cela à Eléanora, elle ne sembla nullement surprise. Les artistes vivent tellement dans une atmosphère de légende et de fantaisie que de savoir que le jeune modèle de Michel-Ange avait surgi de la mer pour me consoler lui parut tout naturel, et quoiqu'elle détestât rencontrer
des étrangers, elle consentit avec bonne grâce que je lui présentasse mon jeune sauveur : nous visitâmes son atelier, car il était sculpteur.
— Vous croyez vraiment qu'il a du génie ? me dit-elle après avoir vu ses œuvres.
— Sans aucun doute, répondis-je, et probablement sera-t-il un second Michel-Ange.
La jeunesse a un ressort extraordinaire. La jeunesse croit tout possible, et je croyais presque que mon nouvel amour terrasserait la douleur. J'étais si lasse de ma perpétuelle souffrance. Il y avait un poème de Victor Hugo que je relisais constamment, et j'en étais arrivée à me persuader : « Oui, ils reviendront, ils attendent seulement un peu avant de retourner vers moi. » Hélas 1 mon illusion ne dura pas longtemps.
Mon amant devait appartenir à une famille italienne austère et il était fiancé à une jeune fille italienne de famille non moins sévère. Il ne me l'avait pas dit, mais un jour il me l'expliqua par lettre en me disant adieu. Mais je ne lui en voulus pas. Je sentais qu'il avait sauvé ma raison, et je n'éprouvais plus l'impression de solitude ; depuis ce moment-là, j'entrai dans une phase d'intense mysticisme. Je sentais les âmes de mes enfants planer autour de moi. Je savais qu'ils reviendraient sur terre pour me consoler.
•Comme l'automne approchait, Eléanora se réinstalla dans son appartement de Florence, et j'abandonnai ma lugubre villa. J'allai d'abord à Florence, puis à Rome, où je projetai de passer l'hiver. Noël me trouva à Rome. Il fut triste, mais je me disais : « Qu'importe, je ne suis ni dans la tombe ni dans un asile de fous, je suis ici. » Et mon fidèle ami Skene restait avec moi. Il ne me questionnait jamais, ne doutait jamais, il se contentait de me donner son amitié, son adoration et sa musique.