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CHAPITRE XXXIII

Rome est une cité merveilleuse pour un cœur dans la tristesse. Tandis que l'éblouissante clarté et la perfection d'Athènes auraient rendu ma peine plus aiguë encore, Rome, avec ses ruines imposantes, ses tombes et ses monuments pleins d'âme, témoins de tant de générations mortes, agit sur moi Comme un calmant. J'aimais particulièrement à errer sur la voie Appienne à l'aube quand, entre les longues rangées de tombeaux, les voitures des vignerons venaient de Frascati avec leurs conducteurs dormant comme des faunes fatigués sur leurs barriques de vin. Il me semblait alors que le temps cessait d'exister. J'étais comme un fantôme qui aurait parcouru la route romaine depuis un millier d'années avec les vastes plaines de la Campanie autour de moi et la grande voûte d'un ciel de Raphaël au-dessus de ma tête. Quelquefois je levais mes bras vers ce ciel et dangais une figure tragique entre les tombes alignées.

Le soir, Skene et moi allions plus loin à l'aventure et nous arrêtions près des nombreuses fontaines qui ne cessent jamais de répandre l'eau des sources intarissables de la montagne. J'aimais à m'asseoir près d'une fontaine, à en entendre le murmure. Et là je pleurais silencieusement, tandis que mon doux compagnon gardait mes mains dans les siennes.

316 MA LVIE

Je fus arrachée un jour à ces tristes promenades par un télégramme de Lohengrin me suppliant au nom de mon Art de revenir, et à son appel je pris le train pour Paris. Viareggio se trouvait sur le chemin. J'aperçus le toit de la villa de briques rouges émergeant des pins, et je me souvins des mois remplis alternativement de désespoir et d'espérance que j'y avais passés, et de ma divine amie Eléanora que je quittais.

Lohengrin avait fait préparer pour moi un magnifique appartement au Carlton, donnant sur la place de la Concorde, et rempli de fleurs. Quand je lui eus raconté ma vie à Viareggio et mon rêve mystique de la réincarnation de mes enfants et leur retour sur terre, il mit la tête dans ses mains, et, après quelques instants d'une lutte intérieure, il dit :

« Je suis venu à vous pour la première fois en 1908 afin de vous aider, mais notre amour nous a conduits à la tragédie. Maintenant créons l'École que vous désirez et de la beauté pour les autres sur cette triste terre. »

Alors il me dit qu'il avait acheté le Grand Hôtel de Bellevue dont les terrasses dominent l'antique Paris, dont les jardins descendent jusqu'au fleuve et dont les chambres peuvent loger un millier d'enfants. Il ne dépendait plus que de moi que cette École existât pour toujours,

« si vous consentez à laisser de côté tout sentiment personnel, et à consacrer votre existence à une idée », dit-il.

Devant l'inextricable réseau de peines et de catastrophes que m'avait apportées la vie, et sur lesquelles ne brillait que la lueur intacte de mon idée, je consentis.

Le lendemain matin nous visitâmes Bellevue, et dès lors décorateurs, tapissiers déployèrent leur activité sous ma direction pour transformer cet hôtel assez banal en Temple de la Danse de l'Avenir.

Cinquante candidates furent choisies au moyen d'un

concours fait dans le centre de Paris ; elles furent les premières élèves, les monitrices.

Les salles de danse étaient les salles à manger du vieil hôtel, tapissées de mes rideaux bleus. Au centre de la grande pièce j'installai une estrade à laquelle on accédait par des marches ; cette estrade pouvait être utilisée par les spectateurs ou par les auteurs qui, quelquefois, faisaient répéter leurs oeuvres dans ce cadre. J'en étais arrivée à cette conclusion que la monotonie et la langueur de la vie dans une école ordinaire viennent en grande partie de ce que les parquets y sont tous au même niveau. C'est pourquoi, entre certaines pièces, je ménageai de petits passages qui montaient d'un côté et descendaient de l'autre. Le salle à manger fut arrangée sur le modèle de la Chambre des Communes avec des rangées de sièges en gradins de chaque côté de la pièce ; les sièges du haut étant réservés aux élèves les plus âgées et aux professeurs ; les autres aux enfants.

Au milieu de cette vie agitée, bouillonnante, je trouvai une fois de plus le courage d'enseigner et mes élèves apprenaient avec la plus extraordinaire rapidité. Au bout de trois mois leurs progrès étaient tels qu'elles faisaient l'étonnement et l'admiration de tous les artistes qui venaient les voir. Le samedi était le jour des artistes, une leçon publique en leur honneur avait lieu le matin de onze à une heure, après quoi, grâce à l'habituelle générosité de Lohengrin, un grand déjeuner était servi aux artistes et aux enfants réunis. Quand le temps devint plus beau, ce déjeuner fut servi dans le jardin et suivi de musique, de poésie et de danse.

Rodin, dont la villa était sur la colline opposée à Meudon, venait souvent nous voir. Il s'asseyait dans la salle de danse, prenant des croquis des jeunes filles et des enfants tandis qu'elles dansaient. Un jour, il me dit :

« Si seulement j'avais eu de pareils modèles quand j'étais jeune ! Des modèles qui remuent et dont les

mouvements sont d'accord avec la nature et l'harmonie. J'ai eu de magnifiques modèles, c'est vrai, mais aucun qui ait compris la science du mouvement comme le font vos élèves. »

J'achetai pour les enfants des capes multicolores et lorsqu'elles sortaient de l'École pour se promener dans les bois, quand elles dansaient et couraient, elles semblaient une bande d'oiseaux merveilleux.

Je croyais que cette école de Bellevue serait durable, que j'y passerais toutes les années qui me restaient à vivre, et que j'y laisserais les résultats de mes efforts.

Au mois de juin, nous donnâmes un Festival au Trocadéro. D'une loge je suivais la danse de mes élèves. A certaines parties du programme, l'assistance frémissante se levait et criait d'enthousiasme et de plaisir. A la fin les applaudissements durèrent si longtemps que la foule semblait ne pas vouloir partir. Je crois que cet enthousiasme extraordinaire pour des enfants qui n'étaient en aucune façon des danseuses ou des artistes de métier, était dû à l'espérance d'un mouvement nouveau de l'humanité que j'avais obscurément prévu. Nous voyions en effet les gestes entrevus dans la vision de Nietzsche.

« Zarathustra le danseur, Zarathustra au corps léger, qui fait signe de ses ailes prêtes à s'envoler, qui fait signe à tous les oiseaux, tout prêt, tout préparé, âme légère et pleine de joie ! »

Nous voyions devant nous les futures danseuses de la Neuvième Symphonie de Beethoven.

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