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CHAPITRE XXXIV

La journée à Bellevue commençait dans une explosion de joie. On entendait les petits pieds courir le long des corridors, les voix des enfants chanter toutes ensemble. Lorsque je descendais, je les trouvais dans la salle de danse, et -en me voyant elles criaient en chœur : « Bonjour Isadora ». Comment être triste dans une pareille atmosphère ? Certes, il m 'arrivait souvent de chercher parmi elles deux petits visages disparus et je montais dans ma chambre pour pleurer toute seule ; pourtant je trouvais la force de reprendre chaque jour mon enseignement, et la grâce charmante de ces danses d'enfants m'encourageait à vivre.

En Tan 100 avant J.-C, se dressait, sur Tune des collines de Rome, une école, connue sous les nom de « Séminaire des danseurs sacrés ». Les élèves de cette école étaient non seulement choisis dans les familles les plus aristocratiques, mais ils devaient être d'un lignage remontant à plusieurs siècles, et sans tache. Quoiqu'on leur enseignât tous les arts et toutes les philosophies, la danse était leur moyen principal d'expression. Ils dansaient au théâtre aux quatre saisons de Tannée : printemps, été, automne, hiver. Ils descendaient alors de leur colline, jusqu'à Rome où ils prenaient part à

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certaines cérémonies et dansaient devant le peuple pour la purification de ceux qui les contemplaient. Ces tout jeunes hommes dansaient avec une telle ardeur joyeuse, une telle pureté, que leur danse ennoblissait les spectateurs, purifiait les âmes malades.

Le sens de leur mission était pour moi si clair qu'en fondant mon École, je voyais déjà Bellevue, situé sur une Acropole près de Paris, jouer pour cette ville et pour ses artistes le même rôle que l'École des danseurs sacrés de Rome.

Une foule d'artistes venaient chaque semaine à Bellevue avec leurs albums de dessins, car l'École se révélait déjà comme une source d'inspiration. Des centaines de croquis et de nombreux modèles de figures dansantes que l'on voit aujourd'hui y prirent naissance. Je rêvais que, grâce à cette École, une nouvelle conception pût se former des rapports de l'artiste et de son modèle, que, sous l'influence des gestes de mes élèves s'accordant avec la musique de Beethoven et de César Franck, dansant le chœur de la Tragédie grecque, ou récitant du Shakespeare, le modèle ne fût plus la pauvre petite créature muette qu'on voit assise dans les ateliers des artistes, mais un idéal vivant, un idéal en mouvement, l'expression suprême de la vie.

Pour réaliser ces espérances, L. envisagea l'éventualité de construire sur les hauteurs de Bellevue le théâtre dont le projet avait été si vivement interrompu ; les Parisiens y seraient venus les jours de grande fête ; un orhestre symphonique l'aurait complété.

Une fois de plus il fit appel à l'architecte Louis Sue, et les maquettes du théâtre, qui avaient été abandonnées, revirent le jour dans la bibliothèque ; la ligne des fondations était déjà tracée.

Dans ce théâtre j'espérais réaliser mon rêve de ramener les arts de la musique, de la tragédie et de la danse à leurs formés les plus pures. Là Mounet Sully,

Eléanora Duse, ou Suzanne Després joueraient Œdipe, Antigone, tandis que mes élèves danseraient les chœurs. Là également, j'espérais faire célébrer le centenaire de Beethoven avec la Neuvième Symphonie par un millier de mes élèves. J'imaginais le jour où les enfants descendraient de la colline en longues files comme les Panathénées, s'embarqueraient sur le fleuve et, abordant aux Invalides, continueraient leur procession sacrée jusqu'au Panthéon où elles célébreraient la mémoire de quelque grand homme d'État ou de quelque héros.

Je passais plusieurs heures chaque jour à instruire mes élèves, et, lorsque j'étais trop fatiguée pour rester debout, je m'étendais sur un divan et les dirigeais par les mouvements de mes mains et de mes bras. Ma puissance d'enseignement semblait toucher aux limites du merveilleux. Il me suffisait de tendre les bras vers les enfants pour qu'elles se missent à danser. Je ne leur apprenais même pas à danser, j'ouvrais un chemin à l'esprit de la Danse qui se répandait à flot sur elles.

Nous préparions une représentation des Bacchantes d'Euripide et mon frère Augustin, qui devait jouer le rôle de Dionysos, et qui le savait par cœur, nous le lisait chaque soir, ou quelque pièce de Shakespeare, ou encore le Manfred de Byron, et d'Annunzio, qui était enthousiasmé par mon école, venait souvent déjeuner ou dîner avec nous.

Le petit groupe des élèves de l'école primitive qui étaient maintenant de grandes jeunes filles m'aidaient à diriger les plus jeunes, c'était un très touchant spectacle pour moi de voir comme elles avaient changé et avec quelle assurance et quel savoir elles transmettaient mon enseignement.

Mais au mois de juillet de cette année 1914 une étrange angoisse s'abattit sur la terre. Je la sentis ; les enfants la sentirent aussi. Quand nous étions sur la terrasse d'où nous contemplions Paris, les enfants de-

meuraient souvent silencieuses et tristes. D'immenses nuages noirs s'amoncelaient dans le ciel. Un calme étrange paraissait suspendu sur la terre et il me semblait que les mouvements de l'enfant que je portais étaient plus faibles, plus indécis que ne l'avaient été autrefois ceux des autres.

J'étais aussi très fatiguée par suite de l'effort que; j'avais fait pour transformer mon chagrin et mon deuil en une vie nouvelle. Comme le mois de juillet avançait, L... me proposa d'envoyer mes élèves en Angleterre pour y passer les vacances dans sa maison du Devonsbire. Donc un matin mes petites -entrèrent en rang, par deux, pour me dire au revoir. Elles devaient passer le mois, d'août au ^ord de la mer et revenir en septembre. Quand elles furent toutes parties, la maison me parut étrangement vide, et malgré mes efforts, un profond abattement s'empara de moi. J'étais extrêmement fatiguée ; pendant de longues heures, je restais assise sur la terrasse qui domine Paris ; et de plus en plus il me semblait qu'un danger menaçait du côté de l'Est.

Alors, un matin, arriva la sinistre nouvelle de l'assassinat de Calmette, qui jeta tout Paris dans un état d'inquiétude et d'appréhension. C'était un événement tragique, avant-coureur de la plus grande tragédie. Calmette avait toujours été un ami sincère de mon Art et de mon École ; je fus extrêmement remuée par cette nouvelle.

J'étais agitée et pleine de terreurs. Maintenant que les enfants étaient partis, Bellevue semblait si vaste et si tranquille, et la grande salle de danse si mélancolique ! J'essayais d'apaiser mes craintes en pensant que mon enfant allait naître bientôt, que mes élèves reviendraient et que Bellevue serait de nouveau un centre de vie et de joie ; mais les heures tournaient lentement, jusqu'à ce qu'un matin mon ami le docteur Bosson, qui était alors notre hôte, vînt à nous très pâle, tenant en main un

journal où je lus en manchette l'assassinat de l'Archiduc. Puis des rumeurs, et bientôt la certitude de la guerre. Comme il est vrai que les événements qui vont se produire projettent leur ombre devant eux ! Maintenant je comprenais que le nuage sombre suspendu sur nous depuis un mois, c'était la guerre. Tandis que je préparais la renaissance de l'Art et du Théâtre, les fête§ de la grande joie et de l'exaltation humaines, d'autres forces préparaient la guerre, la mort et le désastre ; hélas ! qu'étaient mes faibles forces devant la toutepuissance de celles-là ?

Ce fut le 11er août que je sentis les premières douleurs de l'enfantement. Dans la rue, on criait les nouvelles de la mobilisation. Il faisait très chaud ; les fenêtres, étaient ouvertes. Mes plaintes, mes souffrances, rpes angoisses étaient accompagnées par le roulement du tambour et la voix du crieur public.

Mon amie Marie apporta dans la chambre un Cerceau tout tendu de mousseline blanche. Je ne le quittai pas des yeux. J'étais convaincue que Deirdre ou Patrick allait me revenir. Les tambours continuaient à battre : mobilisation, guerre, guerre. Était-ce la guerre ? me demandais-je. Mais il fallait que l'enfant naquît et c'était si dur pour lui de venir au monde ! Un autre médecin prit la place de mon arni le docteur Bosson qui avait reçu l'ordre de rejoindre l'armée et était parti. Ce médecin ne cessait de répéter : « Courage, Madame ». Pourquoi dire « courage » à une pauvre créature tordue d'horribles souffrances ? Il aurait rrneux fait de dire : « Oubliez que vous êtes une femme ; que vous devez supporter noblement la douleur, et toutes les misères, oubliez tout, criez, hurlez. Mieux encore, il aurait été plus humain de me donner simplement un peu de Champagne. Mais ce docteur avait son système qui était de répéter : « Courage, Madame ». L'infirmière était bouleversée, et ne cessait de dire : « Madame, c'est la

guerre ». Je pensais : « Mon enfant sera un garçon, mais il sera trop petit pour aller à la guerre ».

Enfin, j'entendis le cri de l'enfant : il criait, il vivait. Toutes mes craintes, toute l'horreur de cette année terrible, tout avait disparu dans un grand souffle de joie. Le pénible chagrin, et les larmes, la longue attente et la douleur, tout était racheté par un incomparable moment de bonheur. Sûrement, si Dieu existe, c'est un grand metteur en scène. Toutes ces longues heures de tristesse et de peur furent transformées en joie quand on me mit dans les bras un superbe garçon. Le tambour roulait toujours : « Mobilisation. Guerre. Guerre. »

« Est-ce la guerre ? me demandais-je. Que m'importe ! Mon enfant est là, en sécurité, dans mes bras. Qu'ils fassent la guerre, cela m'est égal ».

Tant la joie humaine est égoïste ! Sous mes fenêtres, devant ma porte on entendait un va-et-vient agité et des voix, des femmes qui pleuraient, des appels, des discussions au sujet de la mobilisation, mais je tenais mon enfant et j'osais, en face d'un désastre général, éprouver un bonheur sans bornes, me sentir transportée jusqu'aux cieux avec la joie incomparable de serrer de nouveau dans mes bras un enfant à moi.

Le soir vint. Ma chambre fut pleine de gens qui venaient voir l'enfant que j'avais dans les bras.

<( Vous allez recommencer à être heureuse », disaientils.

Peu à peu, un à un, ils s'en allèrent ; je restai seule avec mon fils. Je murmurais : « Qui es-tu ? Deirdre ou Patrick? Te voici revenu vers moi ». Tout à coup le petit être me regarda fixement et respira avec peine, suffoquant, et une sorte de sifflement sortit de ses lèvres glacées. J'appelai l'infirmière, elle vint, regarda et, effrayée, prit brusquement l'enfant dans ses bras; de la chambre voisine j'entendis qu'on réclamait de l'oxygène et de l'eau chaude.

Après une heure d'attente angoissante, Augustin entra et dit :

— Pauvre Isadora, ton petit enfant est mort.

Je crois qu'à ce moment-là j'atteignis le sommet de la douleur humaine, car avec cette mort il me semblait que mes autres enfants mouraient encore une fois ; c'était comme la répétition de la première agonie, avec quelque chose qui s'y ajoutait encore.

Mon amie Marie vint emporter le berceau en pleurant. Dans la chambre à côté j'entendis le marteau clouer le petit cercueil qui devait être le seul berceau de mon pauvre bébé. Ces coups de marteau frappaient sur mon cœur les dernières notes du désespoir suprême. Tandis que j'étais étendue là, déchirée et désemparée, un triple flot de larmes, de lait et de sang jaillit de moi.

Un ami vint me voir et me dit : « Qu'est-ce que votre chagrin à vous ? Déjà la guerre réclame des centaines d'existences. Déjà les blessés et les mourants arrivent du front. » Il me sembla donc naturel de donner Belle vue pour qu'on en fît un hôpital.

Car, pendant ces premiers jours de guerre, chacun était animé du même enthousiasme. Ce défi merveilleux, cette exaltation admirable, qui devaient aboutir à des lieues de pays dévastés et de cimetières, qui peut dire si ce fut un bien ou un mal ? Sans doute à l'heure actuelle tout cela paraît bien inutile, mais qui peut juger ? Et Romain Rolland, en Suisse, au-dessus de la mêlée, appela sur sa tête pâle et pensive les malédictions des uns et les bénédictions des autres.

Quoi qu'il en soit nous fûmes dès lors tout feu tout flammes ; les artistes eux-mêmes disaient : « Qu'est-ce que l'art ? Les jeunes gens donnent leur vie, les soldats donnent leur vie ; qu'est-ce que l'Art ? » Et si j'avais eu le moindre sens à cette époque, j'aurais dit : « L'Art est plus grand que la Vie ». Je serais restée dans mon studio à créer de l'Art. Mais, entraînée par le reste du

monde, je dis : « Prenez tous ces lits, prenez cette maison qui fut faite pour l'Art, et faites-en un hôpital pour accueillir les blessés. »

Un jour deux brancardiers vinrent me trouver dans ma chambre et me demandèrent si cela me ferait plaisir de visiter mon ambulance. Comme je ne pouvais marcher, ils me portèrent sur une civière de chambre en chambre. t)ans chaque pièce je vis que mes bas-reliefs de Bacchantes, de formes dansantes, de nymphes et de satyres avaient été enlevés des murs, de même que mes draperies et mes rideaux ; à la place on avait mis de médiocres Christs noirs sur des croix dorées, fournis par un des magasins catholiques qui en fabriquèrent des milliers pendant la guerre. Je pensais au premier réveil des pauvres blessés ; comme il aurait été plus gai pour eux de voir les chambres comme elles étaient auparavant. Pourquoi les condamner à contempler ce pauvre Christ noir étendu sur sa croix dorée ? Que de tristesse pour eux dans ce spectacle !

Dans ma splendide salle de danse les rideaux bleus avaient disparu et des rangées interminables de lits de fer attendaient les blessés.

Ma bibliothèque, où les œuvres des poètes avaient rempli les rayons pour les initiés, était transformée en salle d'opération, attendant les martyrs. Dans l'état de faiblesse où j'étais cette vue m'impressionna profondément. Je compris que Dionysos avait été complètement vaincu. C'était le règne du Christ après son crucifiement.

Peu de temps après cette visite, j'entendis un jour, pour la première fois, les pas lourds des brancardiers apportant les premiers blessés.

Bellevue 1 Mon Acropole qui devait être une source d'inspiration, une Académie pour l'élévation de la vie au moyen de la philosophie, de la poésie et de la musique ! Depuis ce jour l'Art et l'Harmonie s'évanouirent, et dans tes murs retentirent mes premiers cris, les cris

de la mère blessée et de l'enfant épouvanté à son entrée dans le monde par le tambour de la guerre. Mon Temple de l'Art avait été changé en un Royaume de Martyrs, en un charnier de blessés sanglants et de morts. Là où j'avais rêvé de musique céleste, il n'y avait plus que râles de douleur.

Bernard Shaw dit que tant que les hommes tortureront et tueront les animaux et mangeront leur chair, il y aura la guerre. J'estime que tout être raisonnable doit être de cet avis. Les enfants de mon école étaient toutes végétariennes et elles devenaient fortes et belles avec ce régime de légumes et de fruits. Quelquefois, pendant la guerre, quand j'entendais les cris des blessés, je songeais aux cris des animaux à l'abattoir, et je me disais que les dieux nous torturent comme nous torturons ces êtres sans défense. Qui peut aimer cette horrible chose qui s'appelle îa guerre ? Sans doute les mangeurs de viande qui, ayant déjà tué, éprouvent le besoin de tuer des oiseaux, des animaux, de chasser des renards, de poignarder des biches.

Le boucher avec son tablier couvert de sang incite à l'effusion du sang, au meurtre. Pourquoi pas? De regorgement d'un agneau à celui de vos frères et sœurs il n'y a qu'un pas. Tant que nous servons nous-mêmes de tombeaux vivants aux animaux assassinés, comment pouvons-nous espérer le règne de la Paix sur la terre ?

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