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CHAPITRE XXXV

Dès que je pus me déplacer, Marie et moi quittâmes Bellevue pour la mer. Nous traversâmes la zone de guerre, et, quand je prononçais mon nom, nous étions traitées avec la plus grande courtoisie. Quand une sentinelle disait : « C'est Isadora, laissez-la passer », j'avais l'impression que c'était le plus grand honneur qu'on m'eût jamais fait.

Nous allâmes à Deauville où nous trouvâmes des chambres au « Normandy ». J'étais très fatiguée, malade, et je me réjouis de trouver ce havre de repos ; mais les semaines passaient et je restais dans un décourageant état de langueur, si faible que je pouvais à peine aller jusqu'à la plage pour respirer la brise fraîche de l'Océan. A la fin, sentant que j'étais réellement malade, j'envoyai chercher le docteur de l'hôpital.

A mon grand étonnement il ne vint pas ; il se contenta d'envoyer une réponse évasive ; n'ayant personne pour me soigner, je restai au Normandy trop malade pour faire aucun projet d'avenir.

L'hôtel était alors le refuge de nombreux Parisiens distingués. Près de notre appartement était celui de la comtesse de la Varandière, qui avait comme invité le comte Robert de Montesquiou. Après dîner nous l'enten-

dions souvent, de sa petite voix de fausset, réciter ses poèmes, et, au milieu des constantes nouvelles de guerre et de carnage qui arrivaient jusqu'à nous, il était étonnant d'entendre la voix du poète proclamer avec transport le pouvoir de la Beauté.

Sacha Guitry était aussi au Normandy et chaque soir, dans le hall, il distrayait une assemblée ravie d'écouter son inépuisable fonds d'histoires et d'anecdotes.

Mais à chaque courrier du front, lorsque nous arrivaient les nouvelles de la tragédie mondiale, il y avait une heure sinistre où chacun comprenait.

Cette vie me devint vite odieuse, et comme j'étais trop malade pour voyager je louai une villa meublée. Cette villa s'appelait « Noir et Blanc » ; tout, à l'intérieur, les couvertures, les rideaux, les meubles, était noir et blanc. Quand je la pris, elle me parut très chic, et ce n'est que quand j'essayai d'y vivre que je sentis combien cet ensemble pouvait être déprimant.

Je me trouvais donc, loin de Bellevue, loin des espérances qu'avaient éveillées mon École, mon Art, ma vie nouvelle, dans cette petite villa blanche et noire, seule, malade, désolée. Mais le plus pénible de tout était peutêtre mon mauvais état de santé. J'avais à peine la force de faire une courte promenade sur la plage. L'automne vint avec les orages de septembre. L... m'écrivait qu'on avait installé mon école à New- York, dans l'espoir d'y trouver un refuge pour le temps de la guerre.

Un jour, me sentant plus désespérée que jamais, j'allai à l'hôpital chercher le docteur qui avait refusé de venir me voir. Je trouvai un homme petit, à la barbe noire et qui — l'ai-je rêvé ? — voulut fuir quand il m'aperçut. Je m'approchai et lui dis :

« Qu'y a-t-il, docteur ? Qu'avez-vous contre moi, que vous ne venez pas lorsque je vous demande ? Ne savez-vous pas que je suis réellement malade et que j'ai besoin de vous ? »

Il balbutia quelques excuses, toujours avec le mêmb air étrange, et me promit de venir le lendemain.

Le lendemain la tempête d'automne recommença. La mer était très forte, la pluie tombait à verse. Le docteur vint à la villa « Noir et Blanc ».

J'étais assise, essayant en vain de faire prendre un feu de bois, mais la cheminée fumait. Le docteur me tâta le pouls et me fit les questions d'usage. Je lui parlai de mon malheur de Bellevue, de mon enfant qui n'avait pas vécu. Il continuait à me fixer de son regard halluciné. Et soudain il me serra dans ses bras et me couvrit de caresses.

« Vous n'êtes pas malade, s'écria-t-il, votre âme seule est malade, malade d'amour: La seule chose qui puisse vous guérir est l'amour; l'amour, et toujours plus d'amour. »

Solitaire, lasse et triste, je ne. pus qu'éprouver une vive reconnaissance pour ce débordement d'iaffection passionnée et spontanée. Je pénétrai le regard de cet étrange docteur et y trouvai l'amour ; je le lui rendis avec toute la force douloureuse de mon âme et de mon corps blessés.

Chaque jour, après son travail à l'hôpital, il venait me voir. Il me racontait les choses terribles qu'il avait vues, les souffrances des blessés, les opération^ souvent sans espoir, toutes les horreurs de cette affreuse guerre.

Quelquefois je l'accompagnais la nuit, quand la grande ambulance du Casino dormait, et que seule brûlait une veilleuse dans chaque salle. De temps à autre un pauvre martyr éveillé se retournait en soupirant et en gémissant ; le docteur allait de l'un à l'autre, disant un mot de réconfort, donnant quelque potion, faisant quelque piqûre attendue comme le Messie.

Après ces dures journées et ces nuits de pitié cet homme étrange avait besoin d'amour et de passion à la fois pathétique et féroce ; de ces embrassements ardents,

de ces heures de plaisir mon corps sortait guéri et fort. Si bien que je pus enfin reprendre mes promenades au bord de la mer.

Une nuit je demandai à ce docteur bizarre pourquoi il avait refusé de venir la première fois que je l'en avais prié. Il ne me répondit pas ; je devinai une telle douleur, je vis une telle tragédie dans son regard que j'eus peur d'insister. Mais ma curiosité était piquée. Il y avait un mystère. Je compris que mon passé était lié en quelque sorte à ce refus de répondre.

Le 1èr novembre, jour dès morts, j'étais debout près de la fenêtre de la villa, quand je remarquai que la partie du jardin pavée de pierres noires et blanches avait exactement l'aspect de deux tombes. Cette vision me hanta dès lors si bien que je ne pouvais plus la regarder sans frissonner. J'étais prise dans un filet de souffrance et de mort, seule toute la journée dans la villa, ou bien errant sur ia plage maintenant froide et déserte.

Les trains se succédaient avec leur tragique charge de blessés et de mourants. Le Casino jadis élégant, qui, à la dernière saison, avait résonné du son du jazz-band et des rires, était maintenant un vaste caravansérail de souffrances. Je devins de plus en plus la proie de la mélancolie, et la passion d'André devenait chaque nuit plus sombre dans sa fantastique intensité. Quand je rencontrais son regard désespéré comme celui d'un homme poursuivi par un terrible souvenir, il me répondait : « Quand vous saurez tout, nous devrons nous séparer. Ne me demandez plus rien. »

Une nuit, m'étant éveillée, je le trouvai penché sur moi, qui me regardait dormir. Le désespoir de son regard était si atroce que je ne pus le supporter davantage.

« Dis-moi la vérité, suppliai-je, je ne puis vivre plus longtemps dans ce sinistre mystère. »

Il recula de quelques pas et, la tête penchée, me regarda fixement : je le voyais devant moi, petit, carré, avec sa barbe noire.

« Ne me reconnaissez-vous pas, maintenant ? » demanda-t-il.

Je le regardai. Le nuage se dissipa. Je jetai un cri. Jour épouvantable ! C'était lui, le médecin qui était venu me dire d'espérer. Lui qui avait essayé de sauver mes enfants.

« Maintenant, vous savez, dit-il, ce que je souffre. Quand vous dormez vous ressemblez tellement à votre petite fille morte. Et j'ai tout fait pour la sauver, pendant des heures, bouche contre bouche, je me suis efforcé de lui donner mon souffle, ma vie. »

Ses paroles me causèrent une si horrible douleur que je pleurai sans pouvoir m 'arrêter tout le reste de la nuit ; son malheur semblait égal au mien.

Depuis cette nuit, je compris que je l'aimais avec une passion que j'avais moi-même ignorée, mais à mesure que notre amour et notre désir l'un de l'autre augmentaient son hallucination augmentait aussi ; une nuit je m'éveillai et de nouveau je surpris ses yeux effrayants de tristesse qui me regardaient et je sentis que l'obsession qui le possédait allait nous conduire tous deux à la folie.

Le lendemain, je marchai le long du rivage, m'éloignant de plus en plus, avec le désir violent de ne retourner ni à la mélancolique villa <« Noir et Blanc », ni à l'amour mortel qui m'y attendait, j'allai si loin que le crépuscule, puis l'obscurité complète arrivèrent, et que plus d'une fois les vagues m'atteignirent. Quoiqu'il fît très froid, j'éprouvais une ardente envie de les affronter, de marcher droit vers la mer afin d'apaiser pour toujours cet intolérable chagrin que je ne pouvais adoucir ni par l'Art, ni par la résurrection de mes enfants, ni par l'amour. Dans chaque effort pour

échapper je ne trouvais que la destruction, la souffrance, la mort.

A mi-chemin de la villa je rencontrai André. Il était très inquiet, car, ayant trouvé mon chapeau, que dans ma folie j'avais laissé tomber sur la plage, il avait cru que j'avais cherché dans les flots un terme à ma douleur. Quand, après avoir marché pendant des lieues, il me vit arriver, vivante, il pleura comme un enfant. Nous retournâmes à la villa, essayant de nous consoler mutuellement ; mais il devenait évident qu'une séparation était urgente si nous voulions échapper à la folie, car notre amour, avec sa terrible obsession, ne pouvait nous conduire qu'à la mort ou à l'asile.

Autre chose advint qui rendit ma désolation plus vive encore.- J'avais demandé à Bellevue qu'on m'envoyât une malle de vêtements chauds. Un jour l'envoi parvint à la villa, mais on s'était trompé ; quand j'ouvris la malle, je m'aperçus qu'elle contenait les vêtements de Deirdre et de Patrick. Quand je les vis devant mes yeux, ces petits costumes qu'ils portaient avant de mourir, ces petits manteaux, ces souliers, ces chapeaux, j'entendis le cri qui avait retenti à mes oreilles lorsqu'ils étaient étendus sur leur couche funèbre. C'était un cri étrange, prolongé, plaintif : je ne reconnus pas ma voix, mais, à travers ma gorge, celle d'une bête cruellement blessée hurlant à la mort.

André me trouva évanouie, quand il revint, renversée sur la malle ouverte et tenant les petits vêtements serrés dans mes bras. Il me porta dans la chambre voisine, enleva la malle et je ne la revis jamais.

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