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CHAPITRE XXXVI

Quand l'Angleterre entra en guerre, L... transforma son château du Devonshire en ambulance, et pour sauvegarder les enfants de mon école qui venaient de tous les pays, il les embarqua à destination de l'Amérique. Augustin et Elisabeth qui étaient $vec l'école à New- York, m'envoyèrent tarit de télégrammes pour m'engager à les rejoindre, qu'à la fin, je m'y décidai.

André me conduisit à Liverpool et me mit à bord d'un bateau de la Cunard Une en partance pour New- York.

J'étais *si triste et si fatiguée que, de toute la traversée, je ne quittai ma cabine que la nuit pour monter sur le pont tandis que les autres passagers dormaient. Quand Augustin et Elisabeth vinrent à ma rencontre à New- York, ils furent frappés par mon changement et mon air malade.

Je trouvai mon école installée dans une villa; mes élèves formaient une joyeuse troupe de réfugiés de guerre. Ayant loué un vaste studio dans la 4e Avenue et la 33e Rue, je le garnis de mes rideaux bleus, et nous recommençâmes à travailler.

Arrivant de la France ensanglantée et héroïque, j'étais indignée de l'apparente indifférence de l'Amérique pour

la guerre, et un soir, après une représentation à l'Opéra de New-York, je me drapai de mon châle rouge et improvisai la Marseillaise. C'était un appel aux jeunes gens américains pour qu'ils s'enrôlassent et vinssent protéger la plus grande civilisation de notre époque, cette culture transmise au monde par la France. Le lendemain matin, les journaux étaient enthousiastes.

L'un d'eux dit :

« Mademoiselle Isadora Duncan a été l'objet d'une ovation extraordinaire lorsque, son programme terminé, elle a donné de la Marseillaise une interprétation enflammée ; l'auditoire se leva et l'acclama pendant plusieurs minutes. Ses attitudes ardentes s'inspiraient des figures classiques sculptées sur l'Arc de Triomphe de Paris. Ses épaules étaient nues ainsi qu'un de ses flancs jusqu'à la ceinture. Sa pose admirable remplit les spectateurs dii frisson de beauté que font naître les figures de TArc farqeux. Ils éclatèrent en applaudissements et en bravos devant cette image vivante de l'art. )>

Mon studio, devint vite le rendez-vous de tous les poètes et de tous les artistes. Dès lors, mon courage revint, et, comme le Century Théâtre qu'on venait de bâtir était libre, je le louai pour la saison et procédai à la création dç mon Dionysion.

Mais la disposition moderne du théâtre me déplaisait. Afin de le transformer en théâtre grec, j'enlevai tous les fauteuils d'orchestre et les remplaçai par un tapis bleu sur lequel le chœur put évoluer. J'ornai Jçs loges affreuses de grands rideaux blçus ; et &yec une troupe de trente-cinq acteurs, quatre-vingts musiciens et une centaine de chanteurs, je mis sur pied la tragédie d'ÛBdipe, avec mon frère dans le rôle principal, mon école et moi fç-rmant les cbœiirs.

Le public de New -York n'a jamais été .capable de supporter une véritable tragédie. C'est pour cette rai-

son que l'Amérique est le seul pays où le grand Mounet- Sully n'a pas eu de succès et où l'on rit de Sada Yacco, la sublime tragédienne.

Les publics américains n'apprécient que les drames romanesques, à condition que le héros ne meure pas d'une façon trop émouvante, mais, quand il s'agit de tragédies véritables, ils trouvent que leur digestion en est troublée et leur soirée gâtée.

Mon auditoire était donc composé surtout de gens d'East Side, qui sont, d'ailleurs, aujourd'hui, les seuls amateurs d'art en Amérique. Leur accueil me toucha tellement que j'allai dans leur quartier avec toute mon école et un orchestre, donner une représentation gratuite au Théâtre Juif. Si j'en avais eu les moyens je serais restée là, dansant pour ce peuple, dont l'âme est faite pour la musique et la poésie. Mais, hélas ! cette expérience me coûta fort cher, et me conduisit à la faillite complète. Ayant fait appel à quelques millionnaires de New-York, je reçus cette seule réponse : « Mais pourquoi voulez-vous montrer des tragédies grecques ? »

Tout New-York ne rêvait alors que de jazz. Femmes et hommes de la meilleure société, vieux et jeunes, passaient leur temps dans les vastes salons des grands hôtels comme le Baltimore, à danser le fox-trott au glapissement barbare de l'orchestre nègre. Je fus invitée à un ou deux galas de danses, et ne pus retenir mon indignation que l'on pût ainsi s'amuser tandis que la France saignait et demandait l'aide de l'Amérique. D'ailleurs toute cette atmosphère de 1915 m'écœurait, et je me décidai à rentrer en Europe avec mon école.

Mais je n'avais même pas de quoi payer nos billets. J'avais retenu les places sur le bateau de retour, le Dante Alighieri, mais je n'avais pas d'argent pour couvrir les frais. Trois heures avant le départ, il me manquait toujours les fonds nécessaires, quand arriva dans

mon studio une jeune femme américaine, simplement habillée, qui me demanda si nous devions partir pour l'Europe aujourd'hui.

— Vous voyez, répondis-je, montrant les enfants dans leurs manteaux de voyage, nous sommes toutes prêtes, mais nous n'avons pas encore trouvé l'argent pour achever de payer nos billets.

— Combien vous faut-il ? demanda-t-elle.

— Environ deux mille dollars, répondis-je ; sur quoi, cette étonnante jeune femme prit son portefeuille, compta deux billets de mille dollars, et les plaçant sur la table me dit :

— Je suis enchantée de vous aider dans cette petite occasion.

Je regardais, émerveillée, cette étrangère, que je n'avais jamais vue auparavant, et qui, sans même me demander un reçu, mettait cette grosse somme à ma disposition. Ce devait être quelque millionnaire inconnue. Mais je découvris plus tard qu'il n'en était rien. Pour disposer en ma faveur de cette somme, elle avait dû réaliser la veille tout son capital.

Elle assista, parmi tant d'autres, à notre départ. Son nom était Ruth. — Ruth avait dit : « Ton peuple sera mon peuple et je suivrai ta route. » Et par la suite elle ne cessa de jouer pour moi le rôle de Ruth.

— Comme il nous avait été interdit de renouveler notre manifestation de la Marseillaise à New-York, nous nous tenions tous sur le pont, chaque enfant avec un petit drapeau français caché dans sa manche, et j'avais donné le mot que, quand le sifflet du départ retentirait et que le bateau quitterait le rivage, nous brandirions nos drapeaux et chanterions la Marseillaise.

La manœuvre fut obéie à notre plus grande joie, au nez des fonctionnaires qui s'agitaient sur le quai.

Mon amie Marie, qui m'avait accompagnée au bateau, ne put, au dernier moment, supporter la sépara-

tion, et sans bagages ni passeport, elle sauta sur le pont, nous rejoignit en chantant et déclara : « Je viens avec vous. »

C'est ainsi qu'au chant de la Marseillaise nous quittâmes cette Amérique de 1915, ses richesses, et son amour du plaisir, et voguâmes vers l'Italie, avec mon école devenue nomade. Nous atteignîmes Naples un jour de grand enthousiasme. L'Italie venait de se décider à prendre part à la guerre. Nous étions toutes ravies d'être de retour. Nous assistâmes à une fête charmante à la campagne, et je me souviens que, m'adressant à une foule de paysans et d'ouvriers étonnés qui nous entouraient, je leur dis : « Remerciez Dieu de votre magnifique pays et n'enviez pas l'Amérique : ici sur cette terre merveilleuse et sous ce ciel bleu, avec ces vignes et ces oliviers, vous êtes plus riches que tous les millionnaires américains. »

A Naples, nous discutâmes pour savoir où nous allions nous rendre. J'aurais voulu aller en Grèce, camper sur le Kopamos jusqu'à la fin de la guerre. Mais cette idée effraya mes élèves les plus âgées qui voyageaient avec des passeports allemands ; je me décidai donc à chercher un refuge en Suisse, où il devait être possible de donner une série de représentations.

Nous allâmes à Zurich et nous descendîmes à l'hôtel de la Baie du Lac, où se trouvait la fille du millionnaire John D. Rockfeller. Je pensais que j'avais là une occasion exceptionnelle de l'intéresser à mon école, et un après-midi je fis danser les enfants pour elle sur la pelouse. Elles formaient un spectacle si délicieux que je pensais qu'elle en serait touchée, mais quand je lui parlai d'aider mon école, elle répondit : « Oui elles peuvent être charmantes, mais elles ne m'intéressent pas. Je ne m'occupe que de l'analyse de mon âme. » Depuis plusieurs années, elle étudiait avec le docteur Jung, disciple du célèbre Freud, et elle pas-

sait plusieurs heures chaque jour à transcrire les rêves qu'elle avait eus la nuit précédente.

Cet été-là, pour être près de mes élèves, je m'installai à l'hôtel Beau-Rivage, à Ouchy. J'avais un appartement charmant avec un balcon sur le lac. Je louai une sorte d'immense baraque qui avait servi de restaurant, et drapant autour mes rideaux bleus, source inépuisable d'inspiration, je le transformai en un temple où je guidais mes élèves et où je dansais l'après-midi et le soir.

Un jour, nous eûmes la joie de Recevoir Weingartner et sa femme, et nous dansâmes pour lui tout l'aprèsmidi et toute la soirée du Gluck, du Mozart, du Beethoven et du Schubert.

De mon balcon, je voyais chaque matin réunis sur un autre balcon dominant le lac un groupe de magnifiques jeuîies gens en brillants kimonos de soie. Ils semblaient se grouper autour d'un homme âgé, grand, blond, avec tin visage qui ressemblait à celui d'Oscar Wilde. Ils me souriaient de leur balcon, et un soir, ils m'invitèrent à souper. Je les trouvai charmants et intelligents ; c'étaient des réfugiés de la guerre et parmi eux se trouvait lé jeune et beau duc Sforza.

Certains soirs, ils m'emmenaient dans leur canot automobile sur le romantique lac Léman.

Tout, dans le bateau, pétillait d'esprit et de Champagne. Nous abordions généralement vers quatre heures du matin à Montreux où un mystérieux comte italien nous offrait à souper. Cet homme, fort beau, mais d'une beauté sombre, dormait toute la journée et ne se levait que la nuit. Souvent il sortait de sa poche une petite seringue d'argent et personne ne semblait le remarquer tandis que, délibérément, il enfonçait l'aiguille dans son bras fin et blanc. Son esprit et sa gaieté ne connaissaient alors plus de bornes, mais on disait qu'il endurait dans le jour des souffrances terribles.

La joyeuse société de ces aimables jeunes gens me distrayait de mon habituelle et solitaire tristesse, mais leur indifférence évidente au charme féminin piquait ma fierté. Je résolus de mettre à l'épreuve toute ma séduction. Je réussis si bien, qu'un soir, seule avec un jeune Américain, le chef de la bande, je partis dans une superbe « Mercedes ». La nuit était merveilleuse. Nous longeâmes rapidement les bords du lac Léman, dépassâmes Montreux. Je criais : « Plus loin, plus loin », si

bien qu'à l'aurore nous nous trouvions à , et je

criais encore : « Plus loin, plus loin ! » ; nous atteignîmes les neiges éternelles et traversâmes le col du Saint-Gothard.

Je riais en pensant à la bande charmante des beaux éphèbes quand ils avaient dû s'apercevoir le matin, avec consternation, de la disparition de leur sultan, parti avec quelqu'un du sexe abhorré ; je déployai toute ma puissance d'ensorcellement, et bientôt nous descendîmes jusqu'en Italie. Nous ne nous arrêtâmes pas avant d'avoir atteint Rome, et de Rome nous allâmes à Naples. Alors un sillon de lumière apparut : c'était la mer et j'éprouvai le désir ardent de revoir Athènes.

Nous prîmes un petit vapeur italien, et un beau matin je me trouvai montant de nouveau les escaliers de marbre blanc des Propylées, vers le Temple de la divine et sage Athéna. Je revoyais avec précision le dernier jour où j'y étais venue, et je ne pus réprimer un sentiment de honte à l'idée d'avoir depuis tant failli à la sagesse et à l'harmonie. Hélas ! de quelles souffrances j'avais payé la passion qui m'avait envahie !

La ville moderne était pleine de tumulte. La chute de Venizelos fut proclamée le lendemain de notre arrivée, et l'on prévoyait que la famille royale serait favorable au kaiser. Ce soir-là je donnai un dîner charmant; parmi mes invités se trouvaient un philosophe, un sculpteur et le secrétaire du roi, M. Mêlas. Au milieu

de la table, j'avais accumulé un monceau de roses rouges, sous lesquelles un petit gramophone était dissimulé. Dans la même salle, il y avait un groupe de hauts personnages venus de Berlin. Tout à coup, de leur table s'éleva le toast : « Vive le kaiser ! » Aussitôt, j'écartai les roses et mis en mouvement mon gramophone d'où jaillit la Marseillaise. Au même moment, je proposai un toast au cri de « Vive la France ! »

Le secrétaire du roi paraissait légèrement inquiet, mais au fond il était ravi, car il épousait avec chaleur la cause des Alliés.

• Pendant ce temps, une foule nombreuse s'était assemblée sur la place devant nos fenêtres ouvertes. Tenant au-dessus de ma tête le portrait de Venizelos et priant mon jeune ami américain de me suivre avec le gramophone, qui jouait toujours la Marseillaise, nous arrivâmes au centre de la place où, au son du petit instrument et du chant de la foule maintenant délirante, je dansai l'Hymne de la France. Puis je haranguai le peuple.

— Vous avez un second Périclès, le grand Venizelos, pourquoi permettez-vous qu'on lui résiste ? Pourquoi ne le suivez-vous pas ? Lui seul rendra à la Grèce sa grandeur.

Alors nous partîmes en cortège jusqu'à la maison de Venizelos, et sous ses fenêtres, nous chantâmes alternativement l'hymne grec et la Marseillaise, jusqu'au moment où les soldats, baïonnette au canon, vinrent brutalement disperser notre manifestation.

Après cet épisode, dont j'étais enchantée, nous reprîmes le bateau pour Naples et de là la route d'Ouchy.

Jusqu'à la fin des hostilités, je fis des efforts désespérés pour maintenir mon école, espérant toujours que la guerre allait se terminer et que nous allions retourner à Bellevue. Mais la guerre continuait ; je fus obligée

d'emprunter de l'argent à cinquante pour cent pour faire vivre mon école en Suisse.

En 1916, toujours pour la même raison, j'acceptai un contrat pour l'Amérique du Sud, et je partis pour Buenos-Aires,

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