CHAPITRE XXXVII
A l'arrêt du bateau à New- York, Augustin, qui n'aimait pas me sentir voyager seule si loin pendant la guerre, vint me rejoindre ; sa société me fut un grand réconfort. Sur le bateau se trouvaient aussi de jeunes boxeurs, dirigés par Ted Lewis ; ils avaient l'habitude de se lever à six heures du matin pour s'entraîner, puis ils nageaient dans la grande piscine d'eau de mer installée à bord. Je m'exerçais en même temps qu'eux le matin et, le soir, je dansais pour eux ; la traversée fut fort gaie et ne me sembla pas longue. Maurice Dumesnil, le pianiste, m'accompagnait.
Je fis pour la première fois, à Bahia, connaissance d'une ville presque tropicale ; elle était tiède, humide et verdoyante. Quoiqu'il y plût continuellement, les femmes se promenaient dans les rues en robes de toile que la pluie transperçait et qui collaient à leurs corps ; elles semblaient ne pas s'en apercevoir et ne s'inquiétaient nullement d'être sèches ou trempées.
Pour la première fois aussi je voyais le mélange des races blanche et noire accepté avec indifférence. Dans un restaurant où nous déjeunâmes, il y avait un nègre et une jeune fille blanche à la même table ; à une autre table un homme de race blanche avec une négresse. Dans la petite église, nous rencontrâmes des négresses
portant des bébés mulâtres tout nus qu'elles allaient faire baptiser.
Dans tous les jardins fleurissait l'hibiscus rouge et dans toute la ville de Bahia grouillaient les amours mêlées des races blanche et noire. Dans certains quartiers de la ville, des négresses, des femmes blanches ou jaunes se penchaient paresseusement aux fenêtres des mauvais lieux et ne semblaient pas avoir ces regards vils ou furtifs qui caractérisent les prostituées des grandes villes.
Plus j'avance dans la notation de mes souvenirs, plus je comprends l'impossibilité d'écrire ma propre vie — ou plutôt celle des différentes femmes que j'ai été. Des incidents qui me parurent durer une vie entière n'ont tenu que quelques pages ; des intervalles qui me semblèrent des milliers d'années de souffrances et d'où, par une défense naturelle de l'être, par besoin de vivre, je sortis toute différente, semblent, ici, passer très rapidement. Je me demande désespérément quel lecteur pourra revêtir de muscles le squelette que je lui présente ? J'essaie de rendre la vérité, mais la vérité s'enfuit et m'échappe. Comment trouver la vérité ? Si j'étais écrivain, si j'avais de mon existence fait une vingtaine de romans, je serais plus près de la vérité. Et puis, après avoir écrit ces vingt romans, j'aurais encore l'histoire de l'artiste à écrire; et le récit en serait tout à fait différent des autres. Car ma vie d'artiste et mes pensées sur l'Art se sont développées comme en dehors de moi et ont grandi comme un organisme séparé, indépendamment de ce que j'appelle ma volonté.
Et pourtant, me voici essayant d'écrire franchement ce qui m'est arrivé, mais je crains que tout cela ne fasse un étrange mélange.
Mais puisque j'ai commencé cette tâche impossible, j'irai jusqu'au bout, bien que j'entende déjà les von des prétendues honnêtes femmes s'écrier : « Quelle hon-
teuse histoire ! Tous ses malheurs ne sont que le juste châtiment de ses péchés ! » Pourtant je n'ai pas conscience d'avoir péché. Nietzsche dit : « La femme est un miroir », et je n'ai fait que réfléchir, que réagir devant les gens et les forces, et comme les héroïnes des métamorphoses d'Ovide, je n'ai que changé de forme et de caractère suivant les décrets des dieux immortels.
Quelques soirs après notre arrivée à Buenos-Ayres, nous allâmes à un cabaret d'étudiants. C'était la salle habituelle, longue, basse, enfumée, bondée de jeunes gens à peau brune, enlaçant des filles également brunes, et dansant le tango. Je n'avais jamais dansé le tango, mais le jeune Argentin qui était notre cicérone me persuada d'essayer. Dès mes timides premiers pas, je sentis les battements de mon cœur répondre au rythme entraînant et langoureux de cette danse voluptueuse, douce comme une longue caresse, enivrante comme l'amour sous un ciel du Midi, cruelle et dangereuse comme les charmes d'une forêt tropicale. Tout cela je le sentis tandis que les bras du jeune homme au regard sombre me guidaient d'une pression sûre, et que, de temps à autre, il plongeait ses yeux hardis dans les miens.
Je fus tout à coup reconnue et entourée par les étudiants ; l'un d'eux m'expliqua que c'était le soir anniversaire de la libération de l'Argentine et il me demanda de danser leur hymne national. Comme j'ai toujours aimé à faire plaisir aux étudiants, j'y consentis, et après que l'on m'eût traduit les paroles, je m'enveloppai du drapeau argentin, j'essayai de représenter les souffrances de cette colonie autrefois asservie, et la conquête de son indépendance sur le tyran. Mon succès fut prodigieux. Les étudiants, qui n'avaient jamais vu cette sorte de danse auparavant, m'acclamèrent avec enthousiasme et me demandèrent de la recommencer plusieurs fois encore pendant qu'ils chantaient en chœur.
Je rentrai à l'hôtel, toute fière de mon succès et enchantée de Buenos-Ayres ; hélas ! je me réjouissais trop tôt. Le lendemain matin mon inpresario se mit violemment en colère à la lecture du compte rendu sensationnel que les journaux donnaient de ma soirée, et m'informa que, conformément à la loi, il considérait mon contrat comme rompu ; toutes les meilleures familles de Buenos-Ayres retiraient leurs souscriptions et allaient boycotter mes représentations; la soirée qui m'avait enchantée fut donc 1% ruine de ma tournée à Buenos- Ayres.
L'Art donne unité et harmonie à ce qui, dans la vie, est chaos et discorde. Un bon roman s'élève jusqu'à une crise suprême, et ne montre pas la réaction qui suit. L'amour dans l'Art finit, comme dans Yseult, sur une note tragique et superbe, mais la Vie est pleine d'actions et de réactions, et une affaire d'amour dans la vie réelle se termine généralement par une discorde, par ce que j'appellerai, au milieu d'une phrase musicale, une dissonance malheureuse.
Et souvent aussi, dans la vie, une affaire d'amour après son point culminant ne se ranime que pour mourir d'une mort misérable, pour échouer dans le tombeau des réclamations financières et des honoraires des hommes de loi.
J'avais entrepris cette tournée dans l'espoir d'obtenir des fonds suffisants pour entretenir mon école pendant la guerre. Qu'on imagine ma consternation en recevant un câble de Suisse qui m'avertissait que mon man* dat télégraphique, par suite des restrictions de la guerre, avait été arrêté, et que la directrice de la pension dans laquelle j'avais laissé les jeunes filles, les avait mises à la porte. Avec mon impulsivité ordinaire, j'insistai pour qu'Augustin partît immédiatement pour Genève avec les fonds nécessaires pour sauver mes élèves, ne songeant pas que je restais ainsi sans assez
d'argent pour payer ma note d'hôtel, et, comme mon manager irrité était parti pour le Chili avec une troupe d'opéra-comique, nous demeurâmes, mon pianiste Dumesnil et moi, sans ressources à Buenos- Ayres.
Les publics étaient gelés, lourds, ils ne savaient pas apprécier. En réalité, mon seul succès à Buenos-Ayres fut celui de ma soirée au Cabaret quand je dansai l'hymne de la liberté. Nous fûmes obligés de laisser nos malles à l'hôtel et de continuer notre voyage sur Montevideo. Mes tuniques de danseuse n'avaient heureusement aucune valeur pour les propriétaires d'hôtel I
A Montevideo, nous trouvâmes des auditoires diamétralement opposés à ceux de l'Argentine, fous d'enthousiasme, ce qui nous permit de continuer notre tournée vers Rio-de-Janeiro. Nous y arrivâmes sans argent, sans bagage, mais le directeur du théâtre municipal fut assez aimable pour nous faire passer immédiatement ; je trouvai dans cette ville un public si intelligent, si vif et si vibrant, qu'il était de ceux qui font exprimer à l'artiste ce qu'il y a de meilleur en lui.
Je rencontrai là le poète Jean de Rio, très aimé de tous les jeunes gens de Rio, car ils sont tous poètes euxmêmes. Quand nous nous promenions ensemble nous étions suivis par tous ces jeunes gens qui criaient : « Vive Jean de Rio ! Vive Isadora ! »
Laissant Dumesnil à Rio, car il y avait fait une telle sensation qu'il désirait y rester, je revins à New- York. Le voyage fut triste et solitaire car j'étais inquiète de mon école ; quelques-uns des boxeurs qui étaient arrivés en même temps que moi revenaient sur le même bateau comme stewarts, n'ayant pas eu de succès et n'ayant rien gagné.
Parmi les passagers se trouvait un Américain, du nom de Williams, qui était toujours ivre, et chaque soir, au dîner, il disait : « Prenez cette bouteille de
Pommery 1911 et portez-la sur la table d'Isadora Duncan )), à rétonnement général.
A New-York, personne n'était venu au-devant de moi car mon câble n'avait pas été remis à cause de la guerre. Mais je téléphonai à un ami, Arnold Genter. Arnold n'est pas seulement un génie, c'est un sorcier. Il avait abandonné la peinture pour la photographie, mais sa photographie tenait de la sorcellerie et de la magie. Sans doute plaçait-il les gens devant l'appareil et prenait-il leur image, mais la reproduction qu'il en donnait n'était pas leur simple portrait, c'était la vision qu'il se faisait d'eux. Il fit de moi plusieurs photographies qui ne sont pas l'image de mon apparence physique mais l'expression de mon âme, et l'une d'elles est vraiment toute mon âme.
Il fut toujours mon ami le plus fidèle ; aussi, me trouvant seule sur le port je lui téléphonai. Quelle ne fut pas ma surprise d'entendre une voix familière, mais qui n'était pas la voix d'Arnold. C'était Lohengrin qui, par une étrange coïncidence, était justement venu voir Genter ce matin-là. Quand il sut que j'étais seule sur le quai, sans argent et sans amis, il me dit qu'il allait me rejoindre immédiatement.
Quelques minutes plus tard il était là. Quand j'aperçus sa grande silhouette pleine d'autorité, j'eus un étrange sentiment de confiance et de sécurité ; j'étais aussi heureuse de le voir qu'il l'était lui-même de me retrouver.
Entre parenthèses, on peut remarquer, dans cette autobiographie, que j'ai toujours été fidèle aux hommes que j'ai aimés, et je n'aurais jamais quitté aucun d'eux s'ils m'avaient été également fidèles. Ceux que j'ai aimés, je les aime encore, je les aimerai toujours. Si j'ai changé si souvent, je ne puis qu'accuser la légèreté des hommes et la cruauté du sort.
Ainsi, après ces désastreux voyages, j'étais ravie de
voir mon Lohengrin qui, une lois de plus, venait à mon secours. Avec son autorité ordinaire, il dégagea rapidement mes bagages de la douane ; nous allâmes ensuite à l'atelier de Genter et nous fûmes tous les trois déjeuner à Riverside Drive à un endroit qui domine le monument de Grant.
Nous étions, les uns et les autres, enchantés de nous retrouver; nous bûmes force Champagne et je sentis que mon retour à New-York était un heureux présage. L... était dans un de ses moments de générosité. Après le déjeuner, il se hâta d'aller louer le Metropolitan Opéra et passa l'après-midi et la soirée à envoyer des invitations à tous les artistes pour une grande représentation de gala gratuite. Cette représentation fut une des plus belles réussites de ma vie. Tous les artistes, tous les acteurs et tous les musiciens de New- York étaient présents, et j'eus la joie de danser sans la hantise de la recette. A la fin de la soirée, bien entendu, comme je l'ai toujours fait pendant la guerre, je terminai par la Marseillaise, et je fus acclamée par une vibrante ovation en faveur de la France et des Alliés.
Je racontai à Lohengrin comment j'avais envoyé Augustin à Genève, et mes inquiétudes au sujet de mon école ; avec son extraordinaire générosité, il expédia par câble les fonds nécessaires pour la ramener à New- York. Mais hélas ! pour un certain nombre de mes élèves l'argent arriva trop tard. Trente des plus petites, par la directrice au cœur sec, avaient été renvoyées dans leurs familles. La dispersion de mon école, à laquelle j'avais sacrifié des années de travail, me fut très pénible, mais je fus un peu consolée par l'arrivée d'Augustin et de huit de mes enfants qui arrivèrent peu après.
Lohengrin continuait à être dans une de ses périodes de générosité les plus charmantes, il n'y avait rien de trop bon pour les enfants et pour moi. Il loua un grand atelier au bout de Madison Square Gardens, où nous
travaillions tous les après-midi. Le matin, il nous emmenait en auto pour de grandes promenades au bord de l'Hudson ; il avait un cadeau pour chacune, et la puissance magique de l'argent faisait de notre vie un enchantement.
Mais à mesure que le rigoureux hiver de New- York avançait, ma santé déclinait davantage. Lohengrin m'engagea à faire un voyage à Cuba, et il me fit accompagner par son secrétaire.
J'ai le souvenir le plus enchanteur de Cuba. Le secrétaire de Lohengrin était un jeune poète écossais, Alan Ross Mac Dongall. Ma santé ne me permit pas de donner de représentations mais nous passâmes trois semaines à La Havane, nous promenant en voiture le long de la côte, admirant les environs pittoresques. Je me rappelle un incident tragi-comique de notre séjour.
A environ deux kilomètres de La Havane, il y avait une ancienne léproserie entourée d'un haut mur. Mais le mur n'était pas assez haut pour nous empêcher de voir, par intervalles, un masque d'horreur qui se montrait. Les autorités finirent par comprendre combien il était malséant d'avoir cet hôpital à côté d'une station hivernale à la mode et décidèrent de le changer de place. Mais les lépreux refusèrent de s'en aller. Ils s'agripèrent aux portes, aux murs, quelques-uns grimpèrent sur le toit ; le bruit courut même que d'autres s'étaient échappés à La Havane, et s'y cachaient. Le déplacement de la léproserie me fit toujours l'effet d'une pièce étrange et bizarre de Maeterlinck.
Une autre maison que j'allai visiter était habitée par l'une des descendantes d'une des plus anciennes familles du pays, qui avait une passion pour les singes et les gorilles. Le jardin de la vieille demeure était plein de cages dans lesquelles la dame gardait ses favoris. Sa maison était une des curiosités du pays. Elle recevait les visiteurs avec la plu& large hospitalité, accueillant
ses invités avec un singe sur l'épaule et tenant une gorille par la main. C'étaient les plus apprivoisés de sa collection, mais quelques-uns n'étaient pas aussi doux ; quand on passait près de leurs cages, ils secouaient leurs barreaux, poussaient des hurlements et faisaient des grimaces. Je demandai s'ils n'étaient pas dangereux ; elle me répondit nonchalamment qu'à part ceux qui s'échappaient parfois et qui tuaient un jardinier de temps à autre, ils étaient tout à fait inoffensifs. Cette réponse me causa un certain malaise et je fus heureuse quand vint l'heure de partir.
Le côté curieux de cette histoire est que cette femme était fort belle. Elle avait de grands yeux expressifs, était instruite et intelligente et savait réunir chez elle les esprits les plus distingués de la littérature et de l'art de tous les pays. Comment alors expliquer son affection fantastique pour les singes et les gorilles ? Elle me dit que, par testament, elle laisserait sa collection entière à l'Institut Pasteur pour des expériences en faveur du cancer et de la tuberculose, ce qui me sembla une façon singulière dé témoigner à ses bêtes son affection après sa mort.
J'ai un autre souvenir intéressant de La Havane. Une nuit de fête, quand tous les cabarets et les cafés étaient bruyants d'animation, après notre tour habituel au bord de la mer et dans la pampa, nous arrivâmes à un café havanais typique ; il était environ trois heures du matin. On y trouvait l'habituel mélange de morphinomanes, de cocaïnomanes, des fumeurs d'opium, d'alcooliques et autres épaves. Nous prîmes place à une petite table dans la pièce basse, mal éclairée, enfumée, où mon attention fut attirée par un homme pâle, au regard d'halluciné, aux joues cadavériques et aux yeux féroces. De ses longs doigts fins il toucha le clavier du piano, et, à mon grand étonnement, j'entendis les préludes de Chopin joués avec une compréhension extraordinaire.
avec un véritable génie. Je l'écoutai quelque temps, puis m'approchai de lui, mais il ne put me dire que quelques mots incohérents. Mon geste avait attiré l'attention du café sur moi, et sachant que j'étais ici complètement inconnue, il me vint le désir fantastique de danser pour cet étrange public. Je drapai ma cape autour de moi, je donnai quelques instructions au pianiste, et je me mis à danser sur la musique d'un certain nombre de préludes. Graduellement, les buveurs du petit café devinrent silencieux, et comme je continuais à danser, non seulement je réussis à capter leur attention, mais beaucoup d'entre eux pleuraient. Le pianiste lui-même se réveilla de son engourdissement de morphinomane et se mit à jouer comme s'il avait été inspiré. Je continuai à danser jusqu'au matin et quand je partis, ils m'embrassèrent tous ; je me sentis plus fière que dans aucun théâtre, car j'avais trouvé la preuve de mon talent ; nul imprésario, nul article de journal n'avait préparé l'attention du public.
Peu après, mon ami poète et moi, nous prenions le bateau de Floride et descendions à Palm Beach. De là, j'envoyai un télégramme à Lohengrin qui nous rejoignit au Breakers Hôtel.
C'est alors qu'il commença à s'intéresser à Palm Beach, intérêt qui l'entraîna dans de vastes spéculations sur les terrains, en cette contrée au triste destin.
La plus terrible période d'un grand chagrin n'en est pas le début, quand le choc de la douleur nous jette dans un tel état d'exaltation que l'on en est comme anesthésié, mais c'est plus tard, bien plus tard, quand les gens disent : « Oh ! elle a surmonté sa peine ; elle va tout à fait bien maintenant ; elle a gagné la partie. » Quand on est, par exemple, à ce qu'on appelle un joyeux souper, et que l'on sent la douleur vous étreindre le cœur de sa main glacée, ou vous serrer la gorge de sa griffe brûlante. Le froid, le feu, l'enfer et le désespoir,
on veut tout surmonter, on lève son verre de Champagne, on s'efforce d'étouffer sa misère dans toutes les formes de l'oubli possible, de l'impossible oubli !
Voilà où j'en étais alors réduite. Tous mes amis disaient : « Elle a oublié, elle a pris le dessus », alors que la vue de n'importe quel petit enfant qui entrait subitement dans la pièce en appelant : « Maman », me poignardait le cœur, tordait mon être tout entier d'une telle angoisse que mon cerveau ne pouvait qu'appeler le Léthé, l'oubli, sous quelque forme que ce fût, et dans cette horrible souffrance, j'aspirai à créer de la vie, à créer de l'Art: Ah ! comme j'envie la résignation de ces religieuses aux lèvres pâles qui prient, murmurant d'incessantes oraisons pendant toute la nuit devant des cercueils d'inconnus. Ces natures-là font l'envie des artistes qui se révoltent, qui crient : « Je veux aimer, aimer, créer de la joie, toujours de la joie. » Quel enfer !
Lohengrin amena avec lui à Palm Beach, le poète américain Percy Machaye ; un jour que nous étions tous réunis dans la vérandah, Lohengrin esquissa le plan d'une future école selon mes idées, et m'annonça qu'il avait acheté Madison Square Gardens, que c'était exactement ce qu'il fallait pour mon école.
Pleine d'enthousiasme pour le projet dans son ensemble, je ne tenais pourtant pas à inaugurer une si vaste institution en pleine guerre ; ma résistance irrita tellement Lohengrin qu'avec la même promptitude avec laquelle il avait acheté les Jardins, il en annula l'achat dès notre retour à New-York.