UN BRAVE SOLDAT
n’était pas chargé. Me voyant tête à tête avec lui, je lui dis en allemand : « Fehmeiss teinn Skevir! ieg tu prisonnir mach ; ieh nitt mach tu, veh ! » À quoi il me répondit avec insolence : « Lech meinn arche, ieg hab fur einn Werfluk fransouss keinn pang nitt Comm ass tu will? » En disant, il me croisa sa baïonnette et se tint ferme sur ses gardes, en regardant d’un air farouche qui m'en imposa un instant. Je voyais pour la première fois que j'avais affaire à un bon soldat ; je l’attaquai, j’essayai de le surprendre en le tournant avec mon cheval, je me tenais en mesure d'éviter ses coups de baïonnette et de les parer avec mon sabre. Cet intrépide soldat m’opposa une telle résistance, que je désespérais de l’atteindre ; il fut même assez audacieux pour me dire en allemand qu'il allait me prendre prisonnier avec mon cheval. Mais j'étais aussi résolu que lui, et je lui répétais que, s’il ne se rendait pas, il était mort. « Tu es un brave homme, lui dis-je, mais je ne te céderai rien. » A l'instant, je saisis le moment où il tournait la tête pour voir deux chasseurs qui accouraient sans doute me donner un coup de main, et, poussant mon cheval sur mon adversaire, je donnai un furieux coup de sabre sur le canon de son fusil afin de l’écarter de sa ligne. Mais la lame de mon sabre se cassa en deux et inon cheval fut légèrement atteint au col d’un coup de baïonnette. J’allais rester à court et être peut-être obligé de reculer, lorsque dans cet instant, les deux chasseurs arrivèrent près de moi en disant : « Courage, trompette, nous le tenons ! — Vous arrivez bien, mes amis, j'ai affaire au plus crâne soldat de l’armée autrichienne, vraiment il y a du mérite à vaincre un pareil homme. — Nous t’avons bien vu combattre avec Jui, me dit l’un d'eux, et nous venons t'aider à t’en débarrasser. » Nous attaquâmes ce vieux guerrier kaiserlite, lequel, adossé à son arbre, voulut encore se défendre plutôt que de se rendre, il piqua mème un cheval au nez d’un coup de baïonnette ; alors sans perdre de temps, j’empoignai un de mes pistolets et je fis feu sur cet intrépide soldat, lequel, se sentant frappé, tomba assis auprès de son arbre, s'appuyant encore sur son fusil en disant : « Meinn gott, ieg binn dautt! » Enfin nous l’abandonnâmes à son sort.
Cette action m'avait occupé plus de cinq minutes. Ensuite je me dirigeai, avec le tronçon de mon sabre à la main, vers notre lieutenant qui ralliait ses chasseurs. Pendant peut-être un quart d'heure que notre garde fut engagée avec les tirailleurs, nous avions baltu et repoussé environ 300 Autrichiens, et nos Italiens avaient repris leur ligne. Alors notre garde se retira du ravin au milieu de la fusillade. Aussitôt je courus trouver l’infortuné Rosin qui venait d'être tué et je lui pris son sabre en place du mien que j'avais cassé.
JAIDE UN OFFICIER BLESSÉ. — UNE BALLE DANS MON MANTEAU. — DÉSORDRE DANS LA RETRAITE.
Au bivouac, près Sacile, le 47 avril.
Mon cher ami, après m'être remonté du sabre de M. Rosin, je m'en allais rejoindre nos chasseurs, lorsque j’aperçus à vingt pas de moi trois soldats qui portaient un officier paraissant être dangereusement blessé. Je m'en approchai par un simple motif de curiosité ; à cet instant, un des trois soldats fut atteint d'une balle à l’épaule, en sorte que son secours devint nul et les deux autres demeurèrent embarrassés. L'un d’eux accourut près de moi et me pria de prêter mon cheval pour sauver du danger son brave capitaine qui était blessé d’un coup de balle dans le basventre ; je ne me fis pas répéter cette demande ; je me fis gloire de trouver l'occasion de faire une bonne action en emportant cet officier hors du champ de bataille. A l’instant, je mis pied à terre près de ce brave capitaine des voltigeurs du 84° régiment d'infanterie ; je le voyais souffrir avec le courage d’un vieux guerrier, et il ne se plaignait pas. Le temps était cher, les balles nous chatouillaient de près ; je fis tenir mon cheval par un voltigeur, puis, aidé de l’autre, j'y montai et plaçai leur capitaine malgré sa douleur. Je dis à ces deux voltigeurs : « A présent, mes camarades, je n'ai plus besoin de vous, je me charge de conduire votre capitaine et de le mettre en sûreté. — Oui, mes enfants, leur dit aussitôt leur capitaine, vous pouvez