UNE CABRIOLE
que l’on distinguait à 2 ou 300 pas en avant. Tandis que j'étais si bien actionné, je vis notre garde qui s’éloignait de cet endroit ; aussitôt je remontai à cheval avec les trois chasseurs et nous partimes au galop rejoindre notre poste, bravant une grêle de balles qui nous sifflaient aux . oreilles.
Tout à coup, mon cheval lancé au galop, s’arrêta tout court en renâclant et faisant un saut sous lui ; je fus tel- Jemenl surpris par cette rude secousse, que j'en perdis l'aplomb et je me trouvai enlevé par-dessus le devant de ma selle. Je fis la cabriole et me retrouvai assis par terre devant le nez de mon cheval ; j'ai fait ce joli tour de force en moins d'une seconde, ne sachant que m'imaginer d’un pareil coup de temps. Je me relevai vivement, et, sans perdre la carte, je rempoignai les rênes de mon cheval ; alors je m’aperçus qu’une balle lui avait passé si près du nez, qu'elle lui avait écorché la peau de la lèvre supérieure, ce qui l'avait fait s'arrêter tout court. Aussitôt je lui sautai dessus à la volée et je repris ma course. Dans la minute que j'arrivais vers mon lieutenant, le maréchal des logis Rosin, qui faisait partie de notre poste, fut atteint d’une balle dans la tête et tomba à mon côté; je mis pied à terre pour lui porter secours, mais il était frappé à mort ; ce fut ce brave homme qui succomba le premier de notre grand garde.
Dans ce moment, nous arrivions pour nous employer utilement à l’extrême droite de notre ligne ; il fallait soutenir quelques compagnies d'infanterie italienne qui se trouvaient disposées sur ce point et se laissaient repousser par les Autrichiens qui descendaient déjà dans le fond du ravin à cet endroit, ce qui allait forcer et désunir la ligne de nos tirailleurs. Notre lieutenant, voulant leur faire reprendre le terrain déjà perdu, les invita à nous suivre de près ; il jugea que le nombre des ennemis qui étaient au fond du ravin n'était pas assez considérable pour nous empêcher de leur faire la chasse. Je sonnai la charge et notre garde se lança au galop en fourrageurs, chacun pour son compte ; nous joignimes bientôt lestirailleurs ennemis sur la colline, puis nous nous actionnâmes à les sabrer et à les poursuivre, tout en bravant les coupsde fusil et de
Al
‘baïonnette, si bien qu’en moins de dix minutes, nous leur fimes remonter la côte [à où nos Italiens qui nous suivaient les fusillaient à la course.
Voilà pour ce qui est de cette action en général. Maintenant, mon ami, tu vas voir comment je me suis comporté en mon particulier, car dans ces sortes d'actions, il y a de l'ouvrage pour tous.
Dans le moment où j’arrivais avec nos chasseurs dans le fond du ravin, je trouvai aussitôt l’occasion de combattre pour mon compte ; je poursuivis de suite un soldat kaiserlite qui venait de me tirer un coup de fusil à moins de 50 pas de distance, dont la balle passa si près de moi que j’en sentis le vent. Ce soldat, voyant qu’il m'avait manqué et que j'arrivais sur lui prèt à le sabrer, eut la malice de se jeter à terre sur le ventre, ce qui fit que je le dépassai sans pouvoir l’atteindre. Mais je ne le tins pas quitte à si bon marché ; il avait voulu ma mort, je m’acharnai à lui rendre le même service. Je le voyais là à ma disposition, couché sur le ventre, sans faire aucun mouvement ; alors je manœuvrai mon chevalde manière à m'approcher de ce mauvais soldat ; comme il ne me présentait que le dos couvert de son sac et de sa giberne, il fallait que j’adressasse bien mon coup ; au premier que je lui portai sur le chignon du col, la pointe de mon sabre rebroussa. Pensant ne lui avoir fait aucun mal, je retournai encore mon cheval et lui lançai un second coup de pointe dans les reins, qui fut bien appliqué à côté de sa giberne, car je l’entendis faire un cri avec un accent de douleur.
Après m'être ainsi vengé de ce soldat, je me portai du côté où je voyais mon lieutenant avec ses chasseurs qui combattaient comme des lions. Alors j'observai aux environs sije voyais encore quelque chose à faire : j'aperçus aussitôt un autre soldat kaiserlite qui se retirait seul contre un arbre et je le chargeai pour mon compte. Mais ce n’était plus un soldat comme l’autre, j'y trouvai de la différence ; celui-ci voulait me donner du fil à retordre. Lorsqu'il me vit arriver sur lui, il m’attendit de pied ferme à côté de son arbre, en tenant son fusil dans la position en joue ; comme j'’arrivais assez près de lui, tête baissée, et qu’il ne faisait pas feu sur moi, je pensai de suite que son fusil