LE GÉNIE DU BON SECOURS
retourner à votre poste; allez rejoindre mes soldats et vengez-moi en combattant ; la Providence fera le reste. » Alors les deux voltigeurs s’en retournèrent sur la ligne. Celui qui venait d’être blessé à l'épaule accompagna son capitaine avec moi ; je le conduisis avec soin en bravant une grêle de balles qui nous sifflaient sans cesse aux oreilles, et nous sortimes heureusement du danger. Après une demi-heure de marche, j'arrivai vers un fourgon d’ambulance que je trouvai sur la route, où je déposai le capitaine qui reçut aussitôt des soulagements des chirurgiens. Ce brave homme voulut récompenser mon zèle et me fit accepter malgré moi deux écus de 6 francs qu’un officier de notre régiment qui se trouvait avec lui, vint m'apporter de sa part; j'en donnai de suite un au voltigeur blessé qui m'avait suivi.
Cette occasion m'’ayant éloigné de mon poste, j’en profitai pour chercher à me procurer quelques rafraichissements dont j'avais besoin ainsi que mon cheval. Je trouvai un cantinier italien près duquel je fis des provisions. J’en payai pour près de 42 francs ; ensuite je retournai vers le champ de bataille où je retrouvai nos chasseurs postés derrière deux pièces de canon dans l'intervalle de deux régiments d'infanterie. Alors je donnai à mon lieutenant ainsi qu'à mes amis de quoi se rafraichir, et toutes mes provisions furent aussitôt partagées, ce qui fit grand plaisir à ceux qui en eurent leur part et qui étaient encore à jeun ; ils me nommèrent dans ce moment « Le Génie du bon secours. » |
Vers les onze heures du matin, l'affaire s’échauffait de plus en plus ; jusque-là, l'ennemi s'était tenu masqué par des haies ; mais, voyant les Français conserver toujours leur ligne, il commença à se montrer en plus grand nombre et à se préparer à faire une charge générale. Nous nous disions les uns aux autres en voyant leurs dispositions de loin : « Gare la débâcle ! nous allons avoir chaud!» En effet, l'on aperçut de toute part l’armée autrichienne sortir comme des troupeaux à travers les jardins et les vergers de Pourcia, puis s’avancer en masse pour passer le ravin en faisant un feu terrible sur nos tirailleurs qui se replièrent sur leurs bataillons. Alors le combat changea de
forme ; notre infanterie riposta sur l'ennemi par des feux de bataillon et de deux rangs bien soutenus. Si je puis parler d’une furieuse fusillade, je crois que l’on n’en peut pas voir une plus forte dans aucune bataille. Ce que je trouvais d’extraordinaire, c’est que les deux pièces de canon qui étaient devant nous en batterie et en belle position
‘à portée de tirer à ‘mitraille sur l'ennemi, ne fissent pas fou; il ne setira pas un coup de canon dans cette occasion, tant d’une part que d'autre. Cependant les Autrichiens ralentirent un peu leur marche, mais ils soutenaient vivement leur feu ; jamais je n'avais vu une fusillade aussi terrible ; depuis les huit heures du matin, ça chauffait de plus fort en plus fort : attrape qu’attrape.
Quoique je sois déjà accoutumé à tout le tapage de la guerre, néanmoins cette fois-là, je commençai à me lasser d'entendre tant de pétarades et tant de balles me siffler aux oreilles ; deux chasseurs furent blessés à côté de moi, et je l'échappai belle aussi, grâce à mon manteau qui para le coup; une balle vint me frapper sur le ventre, justement sur mon manteau que j'avais roulé autour de moi en sautoir, elle fit plusieurs trous et demeura dans les plis du drap. J'en fus quitte pour sentir le contre-coup qui ne m'empêcha pas de demeurer à mon rang, où je me trouvai encore heureux qu’il ne m'en survint pas d’autres, tant les balles tombaient comme la grêle sur la hauteur où notre lieutenant nous faisait tenir inutilement en présence de l’ennemi.
[! était une heure après midi; il y avait apparence que les troupes françaises n’opposaient plus autant de résistance aux Autrichiens qui se trouvaient supérieurs en nombre et que nous allions être obligés de leur céder le terrain. Alors l'on commence par battre en retraite, ce qui se fit d'abord assez en bon ordre par échelons. Nos troupes soutenaient leur retraite par des feux de peloton et de ba-
. taillon ; notre lieutenant nous fit aussi retirer, et nous allâmes rejoindre notre régiment, que nous trouvâmes réuni sur la route de la Motta.
D'après toutes les apparences et les rapports, si les Français éprouvèrent du déchet, les ennemis en éprou-
b vèrent beaucoup plus, car ils furent supérieurement fu-