MAUVAISE NUIT
sieurs coups de canon tirés sur la Piave, nous mirent en alerte ; l'ennemi passait la rivière. Aussitôt nous montâmes à cheval ; il nous fallut laisser à d’autres notre bivouac tout fourni, où la soupe, la fricassée, le rôti étaient en train de cuire. Nous primes notre direction au travers des champs devenus autant de marécages à cause de la grande pluie qui venait de tomber; des fossés pleins d’eau nous obligeaient à faire des détours à dérouter tout le monde. Bientôt la nuit devint tellement obscure, qu’on ne pouvait plus distinguer un homme à cheval à quatre pas devant soi, si bien que nous nous trouvions comme égarés dans ces champs, nous ignorions qui nous conduisait ainsi: on s’appelait les uns les autres. Beaucoup de chasseurs culbutaient avec leurs chevaux dans des fossés. C'était une vraie misère.
Notre régiment arriva ainsi, vers minuit, à un pauvre petit hameau composé d’une dizaine de chaumières, aux environs duquel l'on établit notre grand’garde. Chacun chercha de son mieux à se mettre à l’abri et personne ne fut à son aise, étant dehors dans la boue, sans feu, sans abri. Je me trouvais, comme les autres, tout mouillé, tout crotté, de l’eau plein mes bottes. J'avais placé mon cheval de mon mieux sous un hangar ou espèce de charreterie, avec plus de 40 autres qui se trouvaient là, serrés comme des moutons dans un bercail ; nous trouvâmes du fourrage sur la travure de ce hangar. Le 19, au matin, notre régigiment se retrouva à cheval, après avoir passé une nuit des plus tristes et des plus pénibles qu’on ait jamais vues.
Il y avait apparence que l’ennemi passait la Piave en quelque endroit. Alors notre régiment se dirigea vers Citadella et Albarenda, où nous primes quelques rafraichissements ; ensuite nous parcourûmes les environs de Tréviso jusqu’après midi, lorsque l’on désigna 50 hommes dans notre compagnie, avec le lieutenant Chenavard, pour faire le service d’avant-poste. Je demandai à être aussi de service avec mon lieutenant, vu que je suis content d'aller partout avec lui, parce qu’il me laisse la liberté de mes actions, c’est-à-dire qu’il me donne carte blanche. Aïnsi je me trouvai du nombre de ce détachement, qui forma deux pelotons d’arrière-garde sur la route que notre régiment
tenait. Comme nous demeurions quelques heures en observation sur cette route à environ un mille du village de Casa-Nova que nous venions de quitter, je me hasardai à faire quelques coups de ma tête, pour me rendre utile plutôt que de rester dans l’inaction. J’allai donc avec deux chasseurs à la découverte vers un village que nous voyions à l'écart du côté de la montagne, dans le dessein de faire apporter quelques vivres pour les hommes et pour les chevaux. Après une bonne demi-heure de marche, j'arrivai avec les deux chasseurs à la première maison du village, que nous trouvâmes fermée. Nous fimes tapage à la porte, un paysan nous parla par sa fenêtre et nous dit: « Signor Francesi, voi da aviso che se molti tudeski in quale villago. » Effectivement nous aperçumes à l'instant des soldats kaiserlites qui passaient d’une maison à l’autre; comme il n’était pas nécessaire d’aller nous y frotter pour nous faire gober là, les deux chasseurs et moi, nous reprimes aussitôt notre meilleur chemin.
Alors nous aperçûmes un contadino écarté dans les champs. J’allai aussitôt lui parler italien en lui demandant de quel endroit il était ; il me répondit qu’il demeurait à Casa-Nova : « Sais-tu, lui demandai-je, si les Kaiserlites sont arrivés dans le village? — Oui, me répondit-il, j’en ai vu 7 à 8 de cavalerie qui montent la garde au bout du village, je n’en ai pas vu d'autres depuis le matin. » J’allai aussitôt faire part de cet avis à mon lieutenant, lequel m'envoya de suite auprès du brigadier Lang qui commandait le petit poste avancé de Casa-Nova; je devais lui dire de prendre garde à lui, de placer deux vedettes ensemble le plus près possible du village, et d'attendre là que le poste ennemi vint le reconnaître. Je partis donc; mais j'avais déjà arrangé un plan dans ma tête pour faire le contraire. J’arrivai bientôt vers le poste du brigadier Lang, que je trouvai à cheval sur la route. Après avoir dit ce dont j'étais chargé, j'ajoutai: « Mes amis, je veux vous faire part de mon plan, nous le suivrons si vous voulez, je n’y vois pas de danger. Puisqu'il n’y a qu’un poste de 8 hussards à la première maison de ce village, qui nous empêche d'aller les en chasser et nous mettre à leur place? Notre lieutenant a dit d'approcher du village, mais il n’a pas dit d’évi-