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L’ALERTE DE LIGISMONE ET L'ÉGOUT. — PASSAGE DE LA BRENTA

Aux environs de Padoue, le 22 avril 1809.

Mon ami, le 20 avril, vers les dix heures du matin, le lieutenant Chenavard fut désigné par le colonel pour aller en parlementaire à l'ennemi. Comme il devait emmener un trompette avec lui, il vint m'appeler. Je n'avais jamais été en parlementaire et j'étais bien aise de voir quelle figure l’on y faisait, quoique pensant bien qu’il n’y avait rien de bon à espérer.

Nous partimes donc, mon lieutenant et moi, du côté de l'ennemi, marchant comme des amis, causant ensemble familièrement sur ce qui nous concernait, puis raisonnant sur divers sujets de la guerre. Le but de notre commission était d’aller jusqu’au grand quartier général de l’armée ennemie, où nous étions envoyés de la part du prince Eugène, vice-roi d’Îtalie, commandant en chef de notre armée. Mon lieutenant était chargé de remettre deux paquets adressés à l’archiduc prince Jean d’Autriche, commandant en chef de l’armée autrichienne en Italie. Nous étions aussi chargés d’une somme de 200 ducats en or que le prince Eugène faisait passer au général Pagès qui avait été fait prisonnier à l'affaire de Pordenone; tout cela devait être remis au quartier général autrichien.

Nous avancions vers la ligne où la fusillade se faisail entendre, lorsqu’après avoir trotté 5 à 6 milles, nous arrivâmes sur la ligne de nos avant-postes ; là, nous vimes des bataillons d'infanterie français et italiens dispersés à gauche et à droite, tenant une grande ligne étendue parmi les vignes et les autres broussailles, et embusqués le long d’une digue où coule un torrent dans ces champs. Des bataillons autrichiens dispersés, formaient aussi leur ligne de l’autre côté du torrent et faisaient un feu bien soutenu sur toute l'étendue.

. Cependant il fallait que nous franchissions cette ligne

malgré tout, et un obstacle s’y opposait encore ; nous étions arrivés à un endroit où un pont en bois, établi sur le torrent, se trouvait barricadé avec plusieurs arbres coupés et entrelacés. Mon lieutenant m’envoya prévenir quelques officiers qui commandaient dans ces environs, afin qu’ils nous fissent de suite ouvrir le passage. Bientôt des soldats vinrent s'occuper à déranger les arbres. Pendant cet intervalle, je sonnai la trompette, afin d’être entendu des Autrichiens qui n'étaient pas à plus de 200 pas. Mais ils paraissaient ne rien entendre ; au contraire, leur feu sembla pour un instant redoubler sur ce point ; une grèle de balles tombaient sur le pont dans les branches d'arbres et nous sifflaient aux oreilles. « Eh bien, mon lieutenant, dis-je alors, ces coquins-là n'ont pas envie de nous recevoir. » En disant, une balle vint frapper sur le devant de ma selle, elle perça une de mes fontes de pistolet dans laquelle elle demeura ; deux soldats furent blessés sur ce pont en travaillant, et mon lieutenant me disait : « Sonne la trompette ! » Ce que je faisais de toutes mes forces. Après environ dix minutes d'attente, nos soldats avaient un peu dérangé les arbres et nous avaient ouvert un petit passage que nos chevaux franchirent aussitôt. Nous nous avançâmes dans la ligne des Autrichiens au milieu d’un feu croisé, c’est-à-dire des coups de fusil tirés de toutes parts ; mon lieutenant agitait un mouchoir blanc au bout de son bras, et moi je sonnais le ban. Enfin nous fûmes entendus ; les Autrichiens, observant les lois de la guerre, cessèrent leur feu sur notre direction, comme nos soldats le cessèrent également. Alors nous vimes un peloton de soldats autrichiens venir se former devant nous et nous arrêter, ayant leurs fusils dans la position d’'apprètez armes. Plusieurs officiers se présentèrent et demandèrent ce que nous voulions, à quoi mon lieutenant répondit en conséquence. Ainsi nous fûmes reconnus parlementaires. Mais ils ne voulurent nous laisser passer pour aller à leur. quartier général, à moins que nous y fussions conduits les yeux bandés. Mon lieutenant s’y refusa en disant que cela était inutile, vu qu'il n’entrait pas dans un camp ni dans une ville de guerre. Nous fümes obligés d'attendre le retour d’un exprès qu’ils envoyèrent à leur quartier général.

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Nous demeurâmes là sur la roule près d'une heure parmi ces soldats autrichiens dont nous étions entourés. Là, je voyais ces vilains soldats couverts de boue, de crasse, la plupart ayant la figure noircie par la poudre ; ils ressemblaient à des diables ; ils avaient pour officiers des jeunes gens ou cadets qui ne paraissaient pas bien malins au jeu de la guerre. Je parlai avec plusieurs d’entre eux sur les fatigues de la campagne, etc... Ensuite nous vimes venir sur -la route une dizaine d'hommes à cheval; c'étaient ceux que nous attendions. Je sonnai donc encore un ban pour nous annoncer à eux. Alors nous fûmes accueillis assez honnêtement par un vieux général chef d'état-major, suivi de quatre aides de camp et de quatre hussards. Enfin, lorsque mon lieutenant eut terminé son affaire, après s'être parlé loyalement, l’on se donna réciproquement des renseignements et des marques d'intérèt dans le cas où l'on viendrait à tomber entre les mains les uns des autres par suite des événements de la guerre, et nous nous séparâmes amicalement. Nous retournâmes au galop vers notre ligne, et après que nous eûmes passé le pont du torrent, la fusillade recommencça de part et d'autre. Ainsi se termina cette commission extraordinaire.

Nous vinmes retrouver notre régiment au passage d’un autre torrent surmonté d'une digue avantageuse, le long de laquelle nos troupes prenaient position. Mais l'ennemi vint encore nous en faire partir en nous lancant des obus ; et nos troupes, baltant toujours en retraite, défendaient toujours le terrain de poste en poste, toujours dispersées par des obstacles. Sur l'après-midi de cette journée, nous vinmes occuper le faubourg de Castel-Franco,où nous pensions pouvoir nous reposer quelques heures: mais à la nuit . tombante, nous montèmes à cheval par un maudit temps de pluie, pour nous établir dans un grand village appelé Ligismone, à trois milles de Castel-Franco. J'étais avec une douzaine de chasseurs de notre compagnie, en train de nous restaurer dans une maison où nous avions du vin et quelque autre ressource, lorsque, vers minuit, il survint une alerte. Comme nos chevaux étaient tout prèts et qu'il n'y avait qu'à brider, je me trouvai un des premiers à cheval. Je rencontrai le chef d'escadron Hug qui jurait et

tempêtait de ce qu’il ne trouvait pas, disait-il avec son accent allemand, un f... trompette. 11 me dit de sonner à cheval par tout le village, ce dont je m'acquittai à l'instant. La nuit était très obscure et je ne voyais pas trop mon chemin. Comme j'allais m’enfiler dans une ruelle qui communiquait à une ferme où il y avait une compagnie logée, mon cheval vint à glisser des quatre pieds sur un petit tertre de gazon que je ne voyais pas et que je croyais être à plat. A l'instant, je le sentis s’abattre sur le côté droit, et, pour ne pas me trouver la jambe prise dessous, je sautai à terre du côté gauche, justement sur le bord d’un grand fossé ; je ne pus me retenir de tomber à la renverse dans une mare d’eau bourbeuse où je m’enfonçai de tout mon long. C'était l'égout des eaux du village. Je m'en retirai assez malproprement, comme tu peux te l’imaginer. Fatal sort! Juge, mon ami, si j'étais beau garçon, à minuit, du 20 au 24 avril, embourbé de la tête aux pieds ! Mon cheval s'était relevé plus vite que moi et s'était sauvé pour son compte. La boue que j'avais dans les yeux m'avait empèché de voir de quel côté il avait tourné. Dans un pareil désordre, je bravai l’inconstance du sort qui me poursuivait, mon service devait se faire avant tout, je me dirigeai à pied vers la ferme et je sonnai encore à cheval. Le trompette de la compagnie m’ayant entendu, répéta. Je revins vers le village dans le plus grand embarras, mon cheval perdu, moi dans une situation pénible, que je bravais cependant en pensant que personne ne me voyait ainsi au milieu de la nuit. Je cherchai mon cheval dans l’intérieur du village parmi notre régiment qui se réunissait, je le retrouvai près d’un chasseur qui l'avait arrèté et emmené. Tout le régiment se trouva à cheval en peu de temps et se porta en avant du village, où un parti ennemi était venu rôder, croyant pouvoir y pénétrer.

Le 21 au matin, notre régiment se trouva seul d’arrièregarde ; toutes nos troupes se retiraient de l’autre côté de la Brenta, rivière alors dangereuse, par suite de la crue subite des eaux qui montaient à vue d'œil depuis la dernière nuit, à cause des grandespluies et des neiges qui fondaient - dans les montagnes. Cette rivière a cela de particulier qu’en 24 heures elle se remplit et déborde et que les eaux

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