‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 107 sur 190 · CHEZ IL SIGNOR ALBANTINI · texte numérisé non relu

CHEZ IL SIGNOR ALBANTINI

diner en ville. Je pris ma clarinette et, sans demander permission crainte d’être refusé, je courus chez il Signor Albantini où l’on m'attendait. Tout était préparé dans la chambre de Mile Angella, car nous devions faire de la musique avant diner. L’aimable Angella commença parjouer une ouverture et un concerto sur son forte-piano ; nous l’accompagnâmes, son père et moi, puis nous nous mîimes en train de jouer plusieurs morceaux de musique arrangés pour deux clarinettes, tels que des duos, des variations, et puis des danses, des boltz, des monferini, etc.

Cependant l'heure arriva de nous mettre à table, où je fis encore honneur au diner; j'oubliais les fatigues que j'avais éprouvées depuis 45 jours, je mangeais, buvais et riais comme quatre, d’où il s’en suivit que je faisais et disais quelques folies avec mon patron qui disait les siennes. Alors les dames, voyant que nos têtes commençaient à s’échauffer par la vapeur du vin, quittèrent la table et nous laissèrent tous deux dans nos dispositions bachiques. Mon patron versait toujours du vin, il me disait: « Buvons, mon ami, je voudrais que nous puissions boire tout mon vin, plutôt que de le donner à ces vilains porchi di Tudeski qui vont venir. » Et je lui tenais tête à boire et à ragoter comme deux militaires; c'était là ce qu’on appelle une ribotte complète ; à neuf heures du soir, nous a’avions pas encore pensé à quitter la table.

Après quoi, le sommeil s’empara de moi tellement, qu'il me fut impossible de le vaincre, et je fus obligé de demeurer chez mon bon patron qui m'offrit un lit; je préférai me jeter sans façon, tout habillé, sur un bon sopha qui se trouvait dans la salle où je dormis sans m’inquiéter ni du régiment, ni de mon service, ni de personne ; j'étais le plus heureux soldat de l’armée.

Vers les 4 heures du matin, je m’éveillai en sursaut, entendant un bruit confus ; j’allai aussitôt regarder par la fenêtre qui donnait sur la rue et j’aperçus de la cavalerie et des équipages qui défilaient au trot; je jugeai qu'il y avait du nouveau ; je m'’ajustai de suite en prenant mon sabre, ma giberne, ma trompette, mon colbak, que je retrouvai dispersés dans la salle, à la faveur d’une lampe que l’on avait eu la précaution de laisser allumée. Puis j’allai

pour sortir, mais la porte de ma chambre était fermée en dehors. Alors j’appelai, je frappai, personne ne répondait. Je m'avisai de sonner le réveil avec ma trompette ; bientôt mon patron parut en me disant : « Aspetta un pocco, signor Lucas! Est-ce que vousprenezma maison pour une caserne, pour y faire tant de bruit ? Morbleu ! vous ne partirez pas si vite que nous n’ayons pas le temps de vous dire adieu! Demeurez ici, je vais aller savoir ce qui se passe ; attendez. moi, sinon je ne vous connais plus... » Je me crus donc obligé de suivre la volonté de mon patron, qui revint au bout d’un quart d'heure et me dit: « 1l y a du nouveau, signor Lucas ; tous les Français doivent avoir évacué la ville à 5 heures du matin, par convention avec les Autrichiens ; leur cavalerie d'avant-garde est déjà à la porte, prête à y entrer. — Mais il est 5 heures! dis-je aussitôt : sono fresco me solo, questi maledetti tudeski me fave prisoniero di guero, seme chiapa, presto signor, voglio scampare via. » Alors il Signor Albantini riait de mon empressement et me disait : « Ne craignez rien, Lucas, je vous réponds que les Autrichiens ne vous prendront .pas ici, vous demeurerez plutôt avec nous. » Mais je n'étais pas de cet avis. Dans ce moment je vis paraitre l’aimable Angella qui s’approcha de son père d’un air triste et craintif. Alors je vins prendre sa main dans la mienne en disant : « Voyez, bonne Angella, comme souvent dans mon métier l'embarras succède au bonheur ! J'étais loin de penser cela hier. » Puis je m’exprimai avec plus de sensibilité ! Je l’embrassai de bon cœur. Je m’aperçus que cette estimable demoiselle était sensible à mon procédé et j'éprouvai le même sentiment. Je la chargeai de faire mes excuses à sa bonne mère et de lui faire mes adieux en l’embrassant pour moi. Alors mon bon patron me fit endosser un grand manteau brun à la mode d'Italie, et me mit un chapeau à bord large sur la tête. Ainsi déguisé, mon uniforme militaire était caché à la vue des Autrichiens qui auraient pu me rencontrer. Nous nous dirigeâmes, mon patron et moi, vers la porte de Vérone, la seule qui fût encore libre. Comme nous traversions une partie de la ville, en arrivant sur le quai du Bachiglione, nous aperçûmes de l’autre côté de cette rivière un peloton de hussards ennemis qui emme-

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