LE PONT
cher. Lui tenant la pointe de mon sabre sur la gorge, je lui fis jeter ses armes et je l’'emmenai se réunir à une trentaine d’autres qui se trouvaient également prisonniers. Ainsi nous nous trouvâmes bientôt maitres de Montebello; notre infanterie, qui nous avait suivis de près, partagea l'enthousiasme des habitants qui nous voyaient revenir avec plaisir ; le séjour des Autrichiens les avait réduits à la misère, au point que ces bonnes gens nous montraient la peine qu'ils éprouvaient de ne pouvoir nous donner du vin pour nous régaler.
Après quoi, notre avant-garde se remit en marche dans les mêmes dispositions. Aussitôt sortis de la ville, nous nous retrouvâmes en présence de l’arrière-garde ennemie qui formait une ligne assez étendue. Notre infanterie se disposa en tirailleurs, la fusillade s’engagea encore de part et d'autre et se soutint assez bien; les Autrichiens battant toujours en retraite, nous les suivions à la distance de 3 à 400 pas.
Nous arrivâmes ainsi jusqu’à la hauteur de Baglione, petit village situé sur la grande route à deux milles de Vicence. Là, une petite rivière assez dangereuse par sa profondeur et ses bords escarpés, coule en avant du village, où l'on ne pouvait arriver qu’en passantsur un pont solide,en pierres, qui en forme l’entrée. L’arrière-garde des ennemis prit position pour défendre ce pont avec fermelé, ce qui obligea notre avant-garde à s'arrêter et à combattre afin d'en chasser l'ennemi. |
Une vive fusillade s’engagea ; l'ennemi se trouvait embusqué de l’autre côté de la rivière et était protégé en partie par une maison et un moulin près du pont. Il y avait près de deux heures que la fusillade se soutenait avec une égale vigueur sans que rien se décidât en fa- ‘veur de nos deux bataillons qui commençaient à se fatiguer.
Cependant nos deux compagnies de chasseurs étaient postées dans une prairie couverte d’arbres, à la droite du pont. Nous étions ennuyés d’entendre siffler les balles qui tombaient dans les arbres à nos côlés. En demeurant ainsi dans l’inaction, chacun commençait à murmurer; nous disions entre nous: « Est-ce que l’infanterie veut nous faire
coucher ici? » Et tous les chasseurs demandèrent à charger. Le capitaine Périolat prit sur son compte de forcer le passage du pont avec sa compagnie. Aussitôt il commanda par pelotons à gauche ; à l’instant, nous nous présentâmes sur la route, à 100 pas du pont. Ce mouvement fait vivement fut décisif; l'infanterie, en nous voyant paraître, s’écria : « Bravo! voilà les chasseurs! » Puissans perdre de temps, nous nous portâmes en avant au galop, sabre en main, pour charger. Je suivais mon lieutenant, M. Chenavard, à la tète du 2° peloton. Je n'eus pas le temps de sonner le premier couplet de la charge, car la foudre, la grêle et le vent, tout ensemble, n’eussent pas fait plus de tumulte pour figurer l’ardeur de nos chasseurs dans cette occasion.
Nous arrivâmes sur le pont et dans l’intérieur du village avec une telle impétuosité, que l'ennemi qui le défendait ne tira pas 20 coups de fusils et ne pensa qu’à la fuite. Nous eûmes bientôt fait de le culbuter et de le chasser à coups de sabre jusqu’à l'autre bout du village.
Alors je me trouvai mèlé parmi une douzaine de Kaiserlites désunis ; comme je portai un coup de sabre sur l’un d'eux, un autre allait me porter un coup de baïonnette ; mais par un mouvement de la foule, il me manqua,et c’est mon cheval qui reçut le coup sur la tête ; je lui ripostai par un maître coup de sabre que je lui allongeai à travers le visage, si bien que je le vis tomber à terre sur le coup. Ensuite je continuai à courir jusqu’au dehors du village où j'atteignis encore deux soldats autrichiens auxquels je fis jeter bas les armes et je les ramenai prisonniers de guerre.
Dans ce moment, je rencontrai mon capitaine qui me dit de sonner le ralliement. Nos deux compagnies de chasseurs se réunirent et se rangèrent en bataille, ainsi que nos deux bataillons d'infanterie. Nous demeurâmes ainsi quelque temps au bout du village, d’où l’on découvrait facilement la ville de Vicence ainsi que beaucoup de cavalerie ennemie. Aussitôt nos deux obusiers arrivèrent se mettre en batterie; nos canonniers firent feu et lancèrent une dizaine d’obus à la volée, dont l’on pouvait bien remarquer l'effet; chaque obus portait et éclatait au milieu de cette cavalerie qui disparut bientôt.