‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 112 sur 190 · RENTRÉE DANS VICENCE · texte numérisé non relu

RENTRÉE DANS VICENCE

Dans cette journée, nous eûmes trois chasseurs tués, une dizaine blessés, ainsi que plusieurs chevaux ; le mien est de ce nombre, il fut atteint d'un coup de baïonnette qui lui glissa au-dessous de l’œil droit et pénétra quatre pouces avant entre cuir et chair; c'était le coup de ce furieux que j'ai sabré.

Enfin notre avant-garde établit ses postes auprès du village, où nous nous disposâmes à passer la nuit. Alors le capitaine Périolat fit réunir tous les blessés et les prisonniers kaiserlites dans des granges, où il les fit soigner et donner à tous des vivres.

Tel fut, mon père, le résultat de cette rencontre du 3 mai. Comme vous pouvez en juger, nous n’avons pas mal débuté à l'avant-garde, puisqu’un aide de camp du général Macdonald arriva nous visiter aux bivouacs, nous féliciter et nous combler d’éloges de la part du général en chef, sur notre conduite dans cette journée.

A ma suivante.

RENTRÉE A VICENCE. — ENTREVUE AVEC UN HUSSARD HONGROIS DANS UNE ILE DE LA BRENTA.

Au bivouac sur la Brenta. Campo-Secco, le 4 mai

Mon père, la nuit se passa très bien au village de Baglione, je dis très bien, parce que des soldats sont toujours heureux quand ils sont vainqueurs.

Aujourd’hui 4 mai au matin, nous apprimes que l'ennemi avait totalement évacué Vicence. Alors notre grand’garde se disposa à se remettre en marche en colonne par pelotons, nos deux compagnies de chasseurs en tête. À 6 heures du matin, nous entrâmes dans Vicence comme en triomphe, au son des trompettes et tambours ; une foule d'habitants accouraient sur notre passage et nous témoignaient leur joie de nous revoir. Ils nous offrirent en passant des pagnotti et des bouteilles de vin et d’eau-de-vie. Je reconnus avec plaisir mon patron Albantini, qui traversa la foule pour venir me serrer la main ; nous nous souhaitâmes réciproquement du bonheur, je ne devais pas quitter mon

rang. Nous nous trouvions fiers de marcher ainsi les premiers de l’armée, à la suite de notre combat de la veille. Nous traversâämes la ville sans nous arrêter, et nous vinmes faire halte hors la porte de Trévise, où nous fûmes relevés par une autre avant-garde.

L'armée se dirigea de suite vers la Brenta. Notre régiment, marchant loujours un des premiers, se détacha par compagnies en éclaireurs, afin de reconnaître tous les environs. Avant midi, nous étions sur les rives de la Brenta, où nous remarquâmes que les Autrichiens étaient déjà de l’autre côté et qu’ils avaient mis le feu au pont qui brüûlait encore; nous vimes aussi sur l’autre rive des hussards en vedette et d’autres qui voltigeaient aux environs.

Maintenant, mon père, je vais vous rapporter une de ces occasions extraordinaires qui se rencontrent rarement : c'est une entrevue que j'ai eue aujourd'hui avec un de nos adversaires, où, guidés par la même intelligence, nous avons fait preuve ensemble de franchise et de loyauté. La compagnie dont je fais partie parcourait le rivage vers l’endroit qui nous était indiqué, afin de reconnaître un terrain parsemé de petites îles et de bosquets épars; alors je m'écartai avec un maréchal des logis de mes amis, nommé Frognier, nous aperçûmes deux hussards autrichiens isolés de l’autre côté de la rivière, à peu de distance de nous. L'un d'eux nous fit signe d'avancer, Frognier était d'avis d'aller à eux les armes à la main pour les attaquer; mais moi, je pensais autrement, je n’avais pas envie d'attaquer le premier, j'étais bien aise de connaître l'intention de celui qui nous faisait signe. Nous étions séparés par l’espace d'environ 100 pas; cet espace était divisé par deux bras de la rivière et une petite île ou banc de gravier dans l’intervalle. Un des deux hussards s’avança vers nous en agitant son bras et élevant sa voix; je compris qu’il parlait italien et qu'il disait : « Bonjour, camarades chasseurs ! comprenezvous l'italien ou l'allemand ?.. »

Je lui répondis sur le même ton, en italien: « Oui, je le comprends! eh! bien bonjour! mais je ne crois pas être camarade avec toi.

Lui : Si tu veux nous le serons, viens me voir, nous boirons l’eau-de-vie ensemble ?

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