‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 113 sur 190 · ENTREVUE AVEC UN HUSSARD HONGROIS · texte numérisé non relu

ENTREVUE AVEC UN HUSSARD HONGROIS

Moi: Est-ce de l’eau-de-vie à coups de sabre ? tu n’en as peut-être pas d'autre, mais moi j'ai du bon vin dans ma gourde, viens me voir, je t’en donnerai à boire.

Lui (en montrant aussi sa gourde, puis buvant à même): C’est de la bonne eau-de-vie, à ta santé, camarade ! viens me voir tu n’en seras pas fâché, ton camarade peut venir aussi. »

Je me sentais bien l'envie d'aller le trouver, vu qu'il me paraissait un bon diable. Frognier me dit aussi: « [l a l'air d'un bon bougre, vas-y si tu veux, et oblige-le à venir seul sur l’île, je resterai ici en observation. — Eh bien, d’accord, lui répondis-je, je suis bien aise d'examiner ce garslà de près. » Alors j'appelai le hussard : « Hé! dis donc, camarade, si tu es un bon garçon, tu vas passer seul la rivière de ton côté et je vais aussi passer seul du mien ; approchons-nous avec confiance la gourde à la main, si tu es brave, je le suis aussi. »

Aussitôt le hussard poussa son cheval dans l'eau, j'y entrai aussi; nos chevaux n’en avaient que jusqu’au ventre. En arrivant sur l'ile dans l'intervalle des deux branches de la rivière, nous nous observions tous deux ; là, je voyais de près un vieux hussard hongrois qui avait les moustaches plus longues que les miennes, lequel me dit d’un ton gai: « Nous ne venons pas ici pour nous battre, n’est-ce pas, camarade ? »

Je lui répondis avec assurance : « C’est comme tu voudras, camarade ! du moins je ne le crois pas, si tu ne touches pas à tes armes, je ne toucherai pas aux miennes.

Lui : il ne faut pas toujours se battre, allons buvons à la hussarde, vive les hussards !

Moi : Allons buvons militairement, vive les chasseurs ! »

Alors nous bûmes chacun dans nos gourdes à la santé l’un de l’autre et nous nous offrimes à boire réciproquement, moi du vin, et lui de l’eau-de-vie, à trois ou quatre reprises. C’est ainsi, mon père, qu’un trompette du 8e régiment de chasseurs à cheval, qui est votre fils, et un hussard du régiment Marie-Thérèse, qui se font une guerre à mort, nous semblions nous réconcilier et faire la paix en buvant ensemble avec une égale confiance. De la manière dont nous nous accueillimes, l’on eût dit que nous nous

connaissions et que nous étions amis plutôt qu’ennemis ; le hussard avait été en France et il conservait de l’estime pour les Français.

Cependant j’abordai la question militaire avec mon adversaire, et notre conversation avait toujours lieu en italien.

Moi: Eh bien! hussard, qu’en penses-tu de la guerre? Est-ce que ton régiment avec le mien ne se mesureront pas ensemble un de ces jours ?

Lui : Oh ! que oui! Nous nous verrons à la Piave ces jours-ci... Voilà trois fois que je viens faire la guerre en Italie, et à la Piave, au Tagliamento, nous nous sommes toujours peignés à coups de sabre avec les Français.

Moi : Mais les chasseurs et les hussards français n'ont pas peur de vous, n'est-ce pas ?

Lui : Les hussards hongrois n'ont pas peur de vous non plus ; nous les avons brossés à Pordenone, vos hussards n° 6; ils se souviendront des hussards Marie-Thérèse.

Moi : Pardié, à Pordenone, j’y étais aussi. Si vous n’aviez pas surpris nos hussards, vous n’eussiez pas eu si beau jeu. Mais vos hussards Seiklers se souviendront aussi des chasseurs n° 8 ; tiens, vois cette ceinture à la hussarde que je porte, (en la lui montrant), je l’ai prise sur unofficier des Seiklers ; si vous avez brossé nos hussards, eh bien, nous avons brossé les vôtres, c’est partie égale.

Lui : Hé bien, c’est une revanche qu’il faudra reprendre à la prochaine rencontre. »

Dans ce moment de notre entretien, nous entendimes plusieurs coups de fusil tirés dans les environs, et mon ami Frognier me rappelait. Alors nous nous donnâmes"‘une poignée de main avec le hussard :

Moi: Adieu, camarade hussard, porte-toi bien !

Lui : Adieu, camarade trompette, toi pareillement! Si nous nous retrouvons un jour, par hasard, nous nous reconnaîtrons, n'est-ce pas ?

Moi : Oui certainement, j'aime les braves gens, adieu ! »

Ainsi se lermina notre entrevue qui durait depuis un bon quart d'heure ; nous fimes demi-tour pour repasser l’eau chacun de notre côté, contents l’un de l’autre. Frognier et moi, nous allâmes rejoindre notre compagnie.

Le soir, notre régiment vint s'établir à Campo-Secco,

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