‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 116 sur 190 · LE CELLIER DE SALTARUNDA · texte numérisé non relu

LE CELLIER DE SALTARUNDA

de vin. Aussitôt nous nous mimes en devoir de percer les tonneaux et de goûter quel était le meilleur vin.Toute notre compagnie fut bientôt avertie de cette précieuse découverte, et tous accoururent pour faire leurs provisions. Quelques paysans, qui s'aperçurent que nous avions trouvé celle cachette, voulurent se récrier et faire des réclamations, mais on passa outre. Mon premier soin fut de penser au capitaine et d'aller lui porter un grand broc plein du meilleur vin ; je le trouvai avec les officiers de notre compagnie dans une chambre où ils se chauffaient et n'avaient rien à boire. Mon attention leur fit grand plaisir, et je leur appris l’aventure du cellier. Alors notre capitaine, réfléchissant à cela, fit mettre de suite deux maréchaux des logis de planton dans le cellier pour empêcher le gaspillage, et deux factionnaires à l’entrée du trou. Cependant, les autres compagnies furent averties. Bientôt nous ne fûmes plus les maîtres chez nous. Les chasseurs allaient et venaient comme en procession, avec des seaux, des baquets et d’autres vases, rendre visite à notre précieux cellier. Notre capitaine avait désigné un foudre de vin pour chaque compagnie (chaque foudre pouvait contenir quatre muids de notre pays). Ainsi, depuis le premier officier jusqu’au dernier chasseur, tous avaient du vin à boire à discrétion ; mais dans une si bonne occasion, il manquait à manger ; beaucoup élaient en ribotte et affamés.

Aujourd'hui 7 mai, après midi, notre régiment monta à cheval pour aller parcourir les rives de la Piave, où nous pratiquâmes un gué assez difficilement à travers les courants rapides. Arrivés de l’autre côté, chaque escadron se porta en avant à la découverte sur divers points et l’on reconnut bientôt des vedettes et des postes ennemis ; quelques coups de carabine furent échangés, sans aucun résultat.

La nuit étant survenue dans ces entrefaites, notre régiment revint passer la rivière au même gué. Alors notre colonel ayant eu avis que 60 hommes détachés de la grand’garde avaient sans doute perdu de vue le régiment et n'étaient pas encorc rentrés, craignit que ce détachement ne s'égarût et allât tomber dans un parti ennemi; il ordonna qu’on les envoyât appeler de suite par un trom-

pette. Aussitôt l’adjudant Iluint vint s'adresser à moi en

me disant qu'il fallait que je retournasse de l’autre côté de la rivière pour sonner le ralliement et que je ne revinsse pas sans avoir trouvé les 60 hommes. Je me serais bien passé de cette corvée-là, mais il fallait obéir. Je retournai donc seul au milieu de l'obscurité passer la Piave à l’aventure ; je pris assez mes précautions tant pour remarquer mon chemin que pour éviter d’être entrainé par le courant. Je me trouvai alors dans une situation extraordinaire, seul, isolé, après neuf beures du soir sur les cailloux de la Piave, ne pouvant plus rien distinguer à vingt pas devant moi; je n’entendais qu'un bruissement continuel fait par les courants rapides de l’eau qui se divise en plusieurs bras et qui roule en torrent sur un iminense lit de cailloux qui n’a pas moins d’un mille de largeur à cet endroit. Cependant tout en me recommandant à môn bon génie, je traversai successivement les quatre bras d’eau sans trouver trop de profondeur, enfin j’arrivai de l’autre côté, puis in’avançant dans la plaine, je sonnai plusieurs fois l’appel et le ralliement. Nos chasseurs qui se trouvaient comme perdus dans cette plaine, ayant entendu la trompette, se dirigèrent vers moi. Les ayant reconnus, je les reconduisis à l'endroit où j'avais passé, et je repassai la Piave pour la quatrième fois de la journée. Lorsque nous arrivâmes sur l’autre rivage, nous y trouvâmes des chasseurs placés bien à propos de distance, en distance afin de nous guider jusqu'au régiment qui était rentré à Saltarunda, où nous arvâmes au milieu d’une nuit obscure. Le bon vin qui était au bivouac nous dédommagea de nos fatigues. Il faut te dire, mon ami, que mon cheval boit aussi bien du vin que moi, il y est accoutumé ; un demi-seau ne le rebute pas.

Je te fais remarquer cette particularité, car il est rare de voir des chevaux aimer le vin. Le mien n'est pas le seul qui en boit; quand on y ajoute un peu d’avoine ou d’autres grains, cela leur donne une telle vigueur, que l’on a du plaisir à les voir devenir comme fous, pour ainsi dire indomptables.

Adieu, mon ami, à demain! Nous verrons du nouveau. 11 parait que les deux armées vont se trouver en présence et que l’on va livrer bataille aux environs de la Piave ; je m'y trouverai, je l'espère.

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