‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 117 sur 190 · CHARGES CONTRE L’ARTILLERIE · texte numérisé non relu

CHARGES CONTRE L’ARTILLERIE

BATAILLE DE LA PIAVE. — BRILLANTE CHARGE DE NOTRE RÉGIMENT. — JE M’EMPARE D'UN CANON. — LA CANONNADE EST LA MUSIQUE DES BRAVES.

Au bivouac sur le champ de bataille.

Le 8 mai au soir.

Mon cher père, je pense que vous apprendrez avec satisfaction la nouvelle d’une bataille gagnée aujourd'hui par les Français après le passage de la Piave.

Nous voilà au comble de nos désirs. Nous commençons à recueillir les fruits de nos peines. Les exploits de la Grande Armée en Allemagne préparent aussi les lauriers que doit cueillir notre armée d’ltalie et nous transportent au champ d'honneur avec cette ardeur guerrière qui est aussi pour nous le prélude de la victoire.

Notre régiment a beaucoup contribué par sa bravoure aux succès de cette journée et j'ai moi-même couru de grands dangers, mais je m'en suis heureusement tiré. Donc aujourd’hui 8 mai à la pointe du jour, notre régiment gagnait la Piave avec le 28e régiment de dragons et deux escadrons du 23e de même arme : nous formions en tout dix escadrons. L'on observa le terrain de manière à ne pas nous laisser apercevoir par l'ennemi ; à cet effet, nous mimes tous pied à terre et nous nous tinmes dans un fond longeant une espèce de longue berge sur le rivage. Nous étions masqués du côté de la plaine par l'élévation du terrain qui était environné de bosquets et de broussailles et devions demeurer là jusqu’à nouvel ordre,en attendant la réunion des autres corps qui devaient arriver. Le pont n’était pas encore rétabli ; la Piave devait être franchie sur plusieurs points en même temps.

Il y avait peut-être une heure que nous étions dans cette espèce d’embuscade, lorsqu'on aperçut dans la plaine, à un bon mille sur notre gauche, vers la direction du pont, un parc considérable d'artillerie ennemie qui arrivait au galop. Cette artillerie vint se déployer et se mettre en batterie tout le long du rivage, et commença aussitôt un feu terrible à travers la rivière, sur l’autre rivage de laquelle nos troupes arrivaient et se disposaient de suite à passer l’eau.

Les boulets et les obus volaient au ricochet sur les cailloux et en enlevaient des volées qui auraient infailliblement abimé nos troupes si notre régiment avec nos dragons n'avaient fait les dispositions pour arrèter ce tapage-là. En effet, nos chefs, s'étant aperçus de cette attaque, nous commandèrent bien à propos de marcher en colonne par escadrons au grand trot ; nous arrivâmes ainsi jusqu’à une portée de fusil de distance de l’aile gauche de l'artillerie ennemie, laquelle ne se trouvait nullement soutenue. Ayant reconnu nos dragons qui se trouvaient en tête, l'artillerie n’eut que le temps de diriger sur nous trois ou quatre obus. Alors comme notre gauche s’appuyait au rivage, l’on command : « Sur le premier escadron des dragons, déployezla colonne, à droite en bataille ! » Puis: « En avant, guide à gauche, pour charger sur les pièces! » Les chefs des compagnies firent exécuter le détail de cette manœuvre. Ce mouvement des 10 escadrons se fit au grand galop avec une précision telle qu'on pouvait la désirer, et nous arrivâmes avec la rapidité d’un torrent faire front sur le derrière de l’artillerie ennemie que nous enveloppâmes aussitôt de la gauche à la droite. Nous foncâmes dessus à tort et à travers, nous hachâmes à coups de sabre les canonniers sur leurs pièces et partout où ils voulaient se sauver, si bien qu'il n’en réchappa aucun, si ce n’est quelques soldats du train qu’on épargna. En moins d’une demi-heure, nous nous trouvâmes maîtres de toût. Seize pièces de canon avec leurs caissons et plus de 100 chevaux de trait restèrent au pouvoir de nos 40 escadrons. Notre régiment a pu faire pour sa part la moitié de cette besogne, et les dragons l’autre. moitié.

Cela se passa à Ja vue d’une partie de notre armée qui se trouvait vis-à-vis sur l’autre rive.

Dans cette action, je rencontrai un canonnier autrichien à ma portée, je lui allongeai un premier coup de sabre; sans attendre le second, il se fourra sous un caisson où je le laissai pour m’'employer à retenir deux chevaux que j’arrêtai dans cette mêlée, attelés à une pièce de canon. Les camarades s’emparèrent aussi du reste des canons et des caissons. Je conduisis ma pièce avec les autres ; nous me- * nâmes le tout vers la tète du pont que l’on finissait de ré-

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