‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 119 sur 190 · LA MUSIQUE DES BRAVES · texte numérisé non relu

LA MUSIQUE DES BRAVES

de notre régiment où les boulets tombaient à chaque instant et fracassaient des hommes et des chevaux : « Ce n’est rien que ça ! Chasseurs ! disait alors l’intrépide major, restez fermes à vos rangs, c’est la musique des braves !.. » Et tout chacun prenait à cœur de mépriser le danger: Pendant environ une demi-heure que notre régiment demeura exposé à cette canonnade continuelle, je me trouvais au premier rang avec tous nos trompettes au nombre de 12; nous formions un petit peloton posté au centre du régiment dans l'intervalle de deux escadrons et nous n'’étions pas les moins exposés sous le feu des canons, car, avec nos chevaux blancs, nous étions le principal but des canonniers ennemis. Plus de vingt boulets arrivèrent tomber devant nous : deux seulement firent fracas dans notre peloton; le premier frappa le trompette brigadier Florentin, lui brisa la jambe et tua son cheval ; sa chute au milieu de nous occasionna un peu d’embarras et dérangea notre peloton. Une minute après, j'étais encore tourné de côté pour voir cel événement, quand un autre boulet arriva passer sous le col de mon cheval et frappa dans l'épaule le cheval de mon ami Roger qui se trouvait à ma droite ; le cheval tomba roide mort à côté de moi. C’est bien là le cas de dire que je l'ai échappé belle, car si j'eusse été tourné tant soit peu face à l'ennemi, ce boulet était pour moi. Aussitôt que je vis mon ami Roger tomber avec son cheval, je pensai qu’il était lui-mème blessé ; je mis pied à terre à dessein de le secourir, mais il n’avait aucun mal ; il se débarrassa et se sauva à pied avec une si belle peur, qu’il ne se donna pas le temps d’enlever son porte-manteau de dessus son cheval.

Cependant notre colonel, ayant vu que ses trompettes étaient trop exposées, nous envoya l’adjudant Legendre pour nous dire d'aller chacun à la droite de nos escadrons. Alors notre petit peloton disparut de la vue des canonniers ennemis. Mais le danger allait aussi disparaitre sur ce point. Comme j’arrivais à la droite de notre escadron, l’on aperçut une forte colonne de cavalerie ennemie qui s’avançait au trot en ordre de bataille. Notre régiment fit un mouvement par pelotons à droite, comme pour nous diriger vers cette cavalerie. Au même instant, nous vimes arri-

ver deux pièces de canon et quatre obusiers qui venaient nous remplacer dans notre position, afin de brûler et de saccager cette masse de bâtiments qui formaient obstacle dans le milieu de la plaine et, par ce moyen, en débusquer l'ennemi.

LE PRINCE EUGÈNE DONNE L'ORDRE A NOTRE RÉGIMENT. —— BRILLANTE CHARGE. — LOUANGES AUX VAINQUEURS DE LA PIAVE.

Conegliano, le 9 mai.

Avant de vous dire comment nous sommes arrivés à Conegliano ce matin, je dois terminer les détails de la journée d'hier.

Notre régiment changeait de position pour se porter à la rencontre de cette colonne de cavalerie ennemie que nous apercevions sur notre droite, lorsque le prince Eugène, parcourant le champ de bataille avec ses aides de camp, arriva vers nous et s’arrèêta près de notre colonel. Je me trouvais assez près d'eux dans ce moment pour l'entendre dire : « Colonel Curto, voyez-vous l'ennemi là-bas qui s’avance ? eh bien! c’est votre affaire; vous allez le recevoir avec votre régiment, tâchez d’étriller ces bougres-là, si bien qu'ils s’en souviennent, je vais voir comment vous vous en acquitlerez! » À quoi notre colonel répondit : « Vous serez satisfait, mon prince; l’occasion ne peut pas mieux s'en présenter, mes chasseurs ont les oreilles échauffées, ils vont se venger des coups de canon. »

Alors notre colonel fit faire les dispositions nécessaires et nous nous trouvàmes bientôt en présence de cette colonne de cavalerie ennemie que nous menacions déjà avec une joie féroce. Ils ne paraissaient pas beaucoup plus nombreux que nous (c'était le régiment de Marie-Thérèse hussards), ils se disposaient aussi à venir nous combattre, c'est-à-dire que nous avancions les uns contre les autres avec une égale ardeur de nous mesurer.

Dans ce moment, notre gros major se fit encore remarquer en prévenant dans chaque compagnie comment il fallait se comporter pour recevoir et donner cette charge.

Lorsque notre colonel commanda : « Escadrons en avant

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