‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 120 sur 190 · MURAILLES DE SABRES ET DE CHEVAUX · texte numérisé non relu

MURAILLES DE SABRES ET DE CHEVAUX

au trot !.. ensuite au galop !.… » puis aux trompettes : « sonnez la charge !.…. » ce fut le plus beau coup d'œil que jamais des guerriers puissent offrir. Quel spectacle imposant et digne d’admiration ! Figurez-vous, mon père, deux bons régiments de cavalerie légère disposés avec la même précision, composés chacun d'environ 900 hommes, s’avançant les uns contre les autres avec une égale ardeur de vaincre, puis les deux régiments arrivant en présence l’un de l’autre comme deux murailles. Le premier choc se donna sans faire brèche et obligea les deux partis à faire chacun un petit temps d'arrêt, tant les rangs se trouvaient bien soutenus, de manière que les chevaux se trouvèrent tête à tête, les hommes avant tous les sabres en main, se menaçant et se défiant l’un pour l’autre. C'était là un coup de temps bien remarquable, que l'aspect de ces deux fronts de bataille, les têtes des chevaux couvertes et hérissées de lames de sabre en mouvement pour se porter et parer réciproquement les coups; chacun pensait au beau jeu que l’on allait voir sur celui qui se laisserait entamer. L'on demeura peut-être deux minutes dans cette alternative, quand tout à coup, par un contre-temps assez ordinaire dans la cavalerie, mais qui devint funeste aux hussards, quelques pelotons de leur droite qui n'avaient pas assez de distance, se laissèrent refouler par les autres, si bien que, se trouvant trop serrés, ils furent forcés de se rompre ; leflot se porta en arrière et leur fit crever un escadron entier. Notre 3° escadron qui se trouvait vis-à-vis, opposé à eux, fit aussitôt un mouvement en avant qui acheva d’enfoncer ces hussards déjà ébranlés. Ce mouvement se communiqua rapidement dans tous les rangs ; alors une espèce de terreur s’empara des Hongrois, ce qui nous donna prise sur eux. Au même instant, un cri général poussé par nos chasseurs devint le signal de notre triomphe : « En avant! en avant! chasseurs! Sabrons! tuons tout! à toi, à! à moi, ici! hardis lhardis ! courage, mes amis, etc... », et l’on se trouva aussitôt pêle-mêle avec eux.

Maintenant, mon père, vous allez connaître le résultat de cette affaire el la manière dont j'y ai participé moimême : Aussitôt que j’eus sonné la charge, je me trouvai

en serre-file derrière notre 1er escadron, où je remarquai le résultat du choc tel que je vous l’ai expliqué au premier abord ; ensuite voyant que l’ennemi était entamé, je pénétrai aussi au milieu de la mêlée et du cliquetis des armes; d’abord, je fus un moment à chercher l’occasion et à regarder autour de moi où je porterais mon premier coup de sabre, tant je voyais nos chasseurs qui combattaient avec acharnement et se distinguaient à l’exemple les uns des autres, si bien que les coups de sabre tombaïient comme la grêle. Dans ce moment, un hussard passa à côté de moi sans que je le visse venir et m’appliqua un furieux coup de sabre sur l'épaule gauche. Je me trouvai tellement surpris de ce coup, que je pensais en être blessé ; sans perdre de temps, je retournai mon cheval vers ce hussard au moment où il me dépassait, je le suivis seulement deux pas en me lançant dessus et je lui allongeai un maître coup de pointe dans les reins. Je vis à mon sabre que j'étais bien vengé ! Puis je perdis ce hussard de vue dans la mêlée. Le coup de sabre que je venais de recevoir sur l'épaule gauche avait justement porté sur la boucle de mon porte-giberne, dont la banderole, qui est en bon cuir de buffle, se trouva à moitié coupée, jusqu’à mon habit qui est aussi coupé. J'en suis quitte pour une douleur à l’épaule qui est un peu meurtrie. Après ce coup, la colère s’empara de moi et m'anima au point que je me sentais la force de battre quatre hussards si je les eusse trouvés à ma portée, mais tous se trouvaient si bien entrepris, que je n’en rencontrai qu’un qui n’avait pas d’adversaire. J’avançai sur lui et, l'ayant à ma portée, je lui allongeai un coup de pointe dans Île cou, si bien appliqué au-dessous de l'oreille, qu’il tomba sur-lechamp. Après quoi je me trouvai par hasard près de notre gros major, au moment où ce fier soldat venait de recevoir un coup de sabre sur la figure ; il dit au hussard qui avait eu cette audace : « Tu es un bon bougre, toi! Mais tu t'es mal adressé, tiens, porte cela à ta cuisine. » En disant, il poussa son cheval sur son ennemi, et lui passa son sabre au travers du corps. Je cite ce trait sur tant d’autres dont je fus témoin, parce qu’il est de mon goût et que j'aime les manières du major Cabanel. Alors je lui donnai du L” que j'avais dans ma gourde, avec quoi il lava et pansa

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