LA VICTOIRE EST DÉCIDÉE
sa blessure. Puis je demeurai un instant près de lui, afin de le garder et de le défendre en cas qu'il survint quelques hussards.
Ü y avait peut-être un quart d’heure que la mélée était engagée, notre régiment avait constamment maintenu sa supériorité sur les hussards ennemis qui étaient complètement sabrés et bouleversés, si bien qu'ayant tout à fait perdu leur contenance, ils étaient forcés de se sauver en désordre. L’on entendait leurs trompettes sonner le ralliement.
J’allai rejoindre mon capitaine, duquel je m'étais trouvé écarté pendant cette action; je le joignis à la tête d’une cinquantaine de chasseurs qui, emportés par l’ardeur d’être vainqueurs, continuaient de poursuivre Îles débris des hussards. Lorsque j'arrivai près de mon capitaine, je sonnai encore la charge à moi seul comme un déterminé. Nous les poursuivimes jusqu’à ce que, nous trouvant nous-mêmes arrêtés par des pelotons d'infanterie embusqués à droite derrière des haies, à gauche dans des fossés, une fusillade nous assaillit de près et nous avertit de ne pas pousser plus loin. Aussitôt notre capitaine fit demi-tour, et nous revinmes vers notre régiment qui se ralliait hors de la portée des balles.
Chose étonnante et qui prouve combien nous avions saisi le bon moment pour enfoncer les hussards et les épouvanter, c’est qu'il n’y a eu dans notre régiment que le gros major et trois chasseurs de blessés, tandis que nos adversaires ont eu plus de la moitié des leurs hors de combat.
1l était midi. La canonnade et la fusillade étaient engagées sur toute la ligne. Vers les quatre heures, nous étions totalement maîtres du champ de bataille, car l'ennemi disparaissait et se retirait sur Conegliano et vers les montagnes. Enfin la victoire était décidée en faveur des Français ; nous n’entendions plus que quelques coups de canon, par-ci par-là, qui se prolongèrent jusqu’à la nuit. Îl nous fallut passer la nuit sur le champ de bataille, dans une plaine aride, sans abri, sans feu et sans vivres.
Le soir, comme nous commencions à nous reposer, un ordre du jour arriva et qui fut publié dans notre régiment, à la lueur d’un flambeau. Par cet ordre du jour, le prince
Eugène témoignait toute sa satisfaction à son armée d'Italie qui venait d'obtenir le plus brillant succès par sa bonne conduite et sa bravoure, ayant surmonté les obstacles, etc., etc. il désignait les faits et actions des divers régiments, il terminait par cette phrase à la louange du nôtre: « Je félicite également le 8° régiment de chasseurs de la belle conduite qu'ont tenue ses braves guerriers, qui se sont distingués en ma présence par deux charges des plus brillantes et qui font honneur à leur brave colonel. » Signé: Eugène, vice-roi.
Cette louange nous servit de souper, et la nuit se passa tout de mème; apparemment que la gloire nourrit le soldat.
Aujourd'hui 9 mai, à la pointe du jour, chaque compagnie fit pâturer ses chevaux, l’une après l’autre, dans les broussailles ; ensuite notre régiment se porta en avant sur la direction de Conegliano. Nous ne vimes aucun ennemi, si ce n’est quelques soldats égarés et un grand nombre de leurs blessés qu'ils avaient abandonnés.
Cependant, pour la première fois depuis que la campagne est commencée, notre colonel a fait prévenir et réunir tous ses musiciens à la tête du régiment, et nous entrâmes comme en triomphe dans Conegliano, au son de notre musique.
Notre régiment s'étant arrêté deux heures dans cette petite ville, chacun s’occupa de se procurer des vivres.
Enfin, mon père, je ne fais pas toujours la guerre à mes dépens, car je ne manque pas de ressources ; la journée d'hier me vaut encore au moins 120 francs : ce sont quelques effets de valeur que j'ai trouvés en fouillant dans les caissons autrichiens, principalement un grand galon d’argent provenant d’une bordure de chabraque d'officier.
PASSAGE DU TAGLIAMENTO. — RETRAITE DES AUTRICHIENS HORS L'ITALIE. — ATTAQUE ET PRISE DU FORT DE TARWIS. Villach, le 49 mai 1809.
Mon cher père, me voici donc une fois de plus en Autriche, justement dans les mêmes pays que j'ai déjà parcourus