LE CARROSSE
cer au grand trot jusqu'aux portes de Klagenfurt dont la situation nous était bien connue. Cet intrépide officier prévoyant avec raison qu’il pourrait encore y surprendre quelques hussards de l’arrière-garde, résolut de bloquer et de reconnaître la ville en même temps; alors il détacha 30 chasseurs, auxquels il donna ordre de tourner promptement le rempart qui enveloppe la ville et d'entrer dedans par la Porte Blanche, qui était opposée à celle où nous nous trouvions, nous devions nous rejoindre dans l’intérieur sur la grande place. Nos 30 hommes partirent aussitôt, puis, notre lieutenant et les 30 qui lui restaient (j'étais de ce nombre), nous entrâmes dans la ville, sabre en main, sans rencontrer aucun obstacle.
En arrivant sur la place Marie-Thérèse, plus communément appelée la place du Dragon, d’où l’on découvre plusieurs rues qui aboutissent sur cette place, nous vimes filer un carrosse suivi de quatre hussards autrichiens. A l’instant, notre lieutenant nous emmena au grand galop après ce carrosse qui avait beaucoup d'avance. Par l'effet du hasard et de la plus heureuse disposition, nos 30 chasseurs qui étaient partis en avant autour du rempart, arrivèrent à la Porte Blanche au moment où le carrosse et les quatre hussards en sortaient. Nos chasseurs ne manquèrent pas de les arrêter et de les obliger à se rendre. Au même instant, notre lieutenant arrivait avec son escorte et toute notre avant-garde se trouva réunie autour de ce carrosse qui était attelé d’un beau cheval hongrois et conduit par un officier autrichien. Nos chasseurs commencèrent par démonter et désarmer les quatre hussards et à s'emparer de ce qu'ils avaient. Comme je me trouvais dans ce moment un des plus proches du carrosse, je compris que l'officier autrichien s'adressant à notre lieutenant, d’un ton qui marquait sa tristesse, lui disait en allemand : « Messieurs les Français, vous me prenez un trésor de 60 000 goulden que la ville de Klagenfurt vient de me remettre et qui était destiné à payer nos troupes, voilà un grand malheur pour moi de tout perdre aussitôt. Je suis un officier d'honneur, ne me réduisez pas comme un misérable prisonnier. » — A quoi notre lieutenant lui répondit aussi en allemand: « Monsieur, vous serez traité avec tous les égards que vous
méritez, mais j'en suis bien fâché pour vous, votre trésor et tout ce qui s’en suit m'apparlient par le droit de la guerre ; il ne fallait pas vous laisser prendre. » Alors entendant cet arrèt, je sautai de dessus mon cheval sur un des brancards du carrosse et me fourrai aussitôt dedans en signifiant à l’officier autrichien l’ordre de notre commandant, et je le pressai de descendre sur-le-champ, ce qu’il fit en demandant à notre lieutenant une déclaration de ce qu'on lui prenait.’ Au même instant, je m’emparai d’une belle paire de pistolets et d'un beau sabre, c’étaient les premiers effets que je trouvai sous ma main. Un nommé Martin, brigadier à notre compagnie, monta avec moi dans le carrosse ; là, nous nous avisâmes de faire ensemble une revue du coffre, dans lequel nous trouvâmes deux boîtes très pesantes, mais bien fermées à clef, puis une troisième qui n’était que ficelée et que nous ouvrimes aussitôt. Cette boîte était remplie de papier monnaie qu’on nomme ici banco-dzelds. {1 n’y avait pas de temps à perdre, j’escamotai plusieurs poignées de banco-dzelds que je fourrai dans mon pantalon et dans mon dolman; Martin en fit autant. [l n’y avait pas deux minutes que nous étions dans le carrosse, lorsque notre lieutenant nous appela à nos rangs (il s'était aperçu de notre manœuvre). Je sortis du carrosse sans rien faire paraitre que la paire de pistolets et le sabre ; alors je dis au lieutenant, afin de le distraire, que j'avais aperçu des caisses dans le coffre qui étaient bien lourdes, mais je ne lui dis pas que je m'étais déjà pourvu; là-dessus je gardai le silence pour ne pas faire de jaloux et je me retrouvai à cheval avec les autres. Notre lieutenant fit monter dans le carrosse un maréchal des logis avec l'officier autrichien, puis nous fimes demi-tour et rentrâmes dans Klagenfurt avec notre prise bien escortée. Arrivés sur la place du Dragon, nous vimes plusieurs avant-gardes des autres régiments de la division qui arrivaient occuper cette ville ; notre lieutenant y laissa aussi un poste de 20 hommes, et se dirigea de suite avec les restes de son avant-garde, afin de conduire notre prise vers notre régiment, que nous trouvâmes en repos dans une plaine à une lieue de distance de la ville.
Ce fut une joie pour notre régiment, quand notre.