VISITE DANS UNE FERME
grand’garde y apporta la nouvelle de la prise d’un trésor.
Ce trésor fut conduit au quartier général de l’armée et remis à la disposition du prince Eugène qui accorda 25 000 goulden à notre régiment, pour être répartis à chacun selon son grade, ce qui équivaudra à plus d’un mois de solde. Notre avant-garde qui a fait la prise reçut double part à titre de gratification, et j’eus 60 goulden pour ma part, comme trompette du détachement. Mais je tiens le bon bout : la visite que j’ai faite dans le carrosse me vaut plus de 2000 goulden en banco-dzelds de 1, 2, 3,5, et 10 geuldes. J'ai donné les pistolets et le sabre à un officier pour 50 francs, en sorte que je suis aujourd'hui un des plus heureux et des plus riches soldats de l’armée.
ÜNE VISITE CHEZ LE PAYSAN. — ARRIVÉE DE DEBRENNE. — DISPUTE. — MA PUNITION.
Suite du 20 mai, près Klagenfurt.
Mon ami, il y avait plus de deux heures que notre régigiment était là planté dans les champs à griller au soleil, l’on avait besoin de rafraichissements et il était défendu de s'écarter de son rang. Comme je ne puis me tenir en repos et que j'aime à voltiger, je trouvais cette situation un peu trop gènante. Voyant quelques chasseurs qui s’écartaient pour leur compte, je fus aussi tourmenté de l’envie de circuler et d'aller à la provision. Je me faufilai donc, faisant semblant de me promener à pied par derrière le régiment, et me dirigeai vers un village qu’on voyait à une petite lieue de là. Lorsque je me vis assez écarté du régiment, pour ne plus craindre que l’on me rappellât, je montai à cheval et j'arrivai bientôt dans l’intérieur du village en question. J'y rencontrai plusieurs chasseurs qui étaient dans les mêmes dispositions que moi, si bien que nous entrâmes à quatre dans une petite ferme de bonne apparence où nous vimes un bon paysan auquel je m’adressai militairement, afin qu'il eût à nous procurer de suite des vivres; comme il ne voulut pas nous en donner, nous nous mimes à fureter par toute la maison et nous trouvämes bientôt des poules et des canards cachés, ce qui faisait bien
notre affaire pour souper au bivouac. Je lui donnai de l’argent et il me témoigna de la satisfaction. Ensuite nous trouvâmes pour tout potage quelques terrines de laitage, disposées pour faire du beurre et du fromage, et du pain bis; nous nous accommodâmes fort bien de tout cela, en dépit de la femme du paysan qui n’était pas trop contente de nous voir faire les maîtres chez elle. Alors je la calmai par de bonnes raisons, tout en l’aidant à nous donner ce dout nous avions besoin; enfin elle s’accoutumait à mes importunités. Ensuite, nous nous réunimes tous les quatre autour d’une table de pierre qui était dans la cour, et, tout en nous régalant de laitage, nous étions heureux et joyeux, tandis que le paysan apportait à boire à nos chevaux.
Il nous survint alors une scène à laquelle nous étions loin de nous attendre et qui nous fut suscitée par un vieux maréchal des logis de la 2 compagnie, nommé Debrenne!, lequel était sans doute envoyé par son capitaine afin de rappeler les chasseurs de sa compagnie qui pouvaient être dans le village ; mais à nous quatre qui étions là, il n’avait rien à commander, car nous n’étions pas de cette compagnie. Malgré cela, Debrenne en entrant dans la cour, poussa brutalement son cheval sur nous en disant : « Que faitesvous, là, mauvais sujets! s.... pillards, pourquoi n'’êtesvous pas à vos rangs ? Ft. moi le camp hors d'ici, où vous allez voir comme je vais vous arranger... » Nous fûmes d’abord étonnés de sa manière de s’annoncer. — « Diable M. Debrenne, dit un chasseur, voilà qui est bien débuté. — Que veux-tu dire toi, f..…. bête ? repartit Debrenne. » — Alors c’est moi qui pris la parole, d’abord avec modération : « Allons, père Debrenne, ne nous fâchons pas et gardons notre colère pour nos ennemis; vous avez été chasseur, vous savez comme l’on s'arrange, mettez pied à terre et prenez part à notre repas, il n’y a rien qui nous presse et nous partons aussitôt. — Que veux-tu dire aussi toi, s..…. gueulard ? me répondit Debrenne avec son ton arrogant. —
1. C’est ce même Debrenne qui m'a démonté de mon cheval favori au tiercement général de San-Vito. Je lui avais voué ma haine. Il fut sabré par l’ennemi pendant cette campagne.