‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 127 sur 190 · DISPUTE · texte numérisé non relu

DISPUTE

Ah! ah! lui répondis-je, un peu piqué du mot gueulard, c’est un trompette qui vous vaut bien et qui pourrait vous donner le conseil de ne pas être si insolent ; d’ailleurs vous n’avez rien à nous commander ici, laissez-nous tranquilles et allez au diable! — Tu as raison, trompette! répartit aussitôt un chasseur. » Alors le vieux diable mit pied à terre en jurant et en nous menaçant. Tout bleu de colère, il vint s'emparer d’une de nos terrines dans laquelle il y avait du lait caillé et la jeta à la volée sur nous, si bien que le liquide jaillit et couvrit nos vêtements. Ce fou de Debrenne allait encore en faire autant d'une autre terrine de laitage qui restait sur la table, lorsque je m'en emparai le premier, et flitch, je jetai le tout au visage de Debrenne, en lui disant: « Tiens, tu as attaqué, je riposte. » Il se trouva barbouillé de la tête aux pieds ; cela se fit vivement et sans réfléchir. Debrenne entra dans une fureur digne d’une bête féroce ; prenant son sabre en main, il se dirigea sur moi en faisant des moulinets: « En garde, me dit-il, défends-toi si tu peux ! » Je n’eus que le temps de faire deux sauts en arrière en m’armant aussi de mon sabre. Quoique Debrenne fût un vieux flibustier, je ne le craignais pas plus que tout autre le sabre à la main, et je croisai fièrement mon fer au sien. Les trois chasseurs nous laissèrent ferrailler plusieurs minutes. Je ne cherchais cependant pas à atteindre mon adversaire, je tâchais seulement d'éviter ses coups, et il n’avait pas beau jeu avec moi. Dans ce moment, survinrent trois autres chasseurs qui se trouvaient comme nous er” fourrageurs et qui, ayant entendu du bruit, entrèrent dans cette cour pour prendre connaissance de notre affaire. Alors Debrenne parut se calmer tout à coup et voulut s’en aller. Nous le laissâmes partir ; il serrait les dents. Ce brutal nous avait privés de notre repas. Comme il y avait plus d’une heure que nous étions absents du régiment, nous pensâmes aussi à y rentrer; nous montâmes à cheval tous les sept, puis je m'’avisai de sonner le ralliement dans le village, où tous les chasseurs qui s’y trouvaient, au nombre d’une vingtaine, se réunirent à nous. Je marchai à la tête de ce détachement, nous rentrâmes ensemble aü régiment en disant que nous venions de faire boire nos chevaux.

Je pensais que cette affaire se passerait ainsi, mais j'étais loin de mon compte. En effet, en rentrant à notre compagnie, je m’aperçus de suite qu’il y avait du déchet pour moi, lorsque le maréchal des logis en chef, M. Mignard, vint me dire: — « Trompette, donnez votre cheval à conduire à un chasseur, vous êtes mis à pied pour 4 jours par ordre du capitaine. » Cette nouvelle me défrisa ; je voulais en savoir la cause et puis m’expliquer, mais il n’y avait pas de réclamations à faire. Alors je trouvai une autre ressource : je priai MM. Chenavard et Naudet, officiers de notre compagnie desquels j'étais aimé, ainsi que M. Mignard, de parler pour moi et de me réconcilier dans l'esprit du capitaine, ce qu'ils me promirent de faire.

Alors je détachai mon porte-manteau de dessus mon cheval, je donnai mes provisions au chasseur qui devait le conduire, et lui recommandai mes effets et mon Rondeau jusqu’à mon retour. Je partis seul à l'écart, portant mon porte-manteau avec mon sabre sur mon épaule, comme un cavalier à pied et je n’en bisquais pas moins; mais j'avais pour consolation, l’occasion et les moyens d'aller m'amuser et coucher à Klagenfurt. En arrivant dans cette ville, j’allai droit à une auberge où je demandai un bon diner. Puis je me fis donner une chambre pour dormir. Mais au bout d'une heure, je me réveillai en sursaut. Îl faisait encore jour. Je réfléchis que je ne devais pas rester plus longtemps sur la plume, car jusqu’au lendemain 'notre régiment pouvait avoir fait du chemin et alors, comment le retrouver ? Aussitôt je sautai en bas du lit, j'endossai mon équipement et descendis l'escalier. Je me munis de provisions pour la route, je payai généreusement en témoignant ma satisfaction à mes bons hôtes qui étaient aussi contents de moi que je l’étais d’eux, et je partis gaiment pour la gloire.

AVENTURE DU BOIS. — DuEL AVEC MoREAU. — Me MEYER. — Ma CONDUITE ENVERS ELLE. — JE RENTRE EN GRACE. AVEC MON EAPI- TAINE.

Suite du 20 mai, sur la route de Volkermarht.

Le soleil commençait à disparaître derrière les montagnes, lorsque je quittai Klagenfurt, seul, sans savoir de

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