‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 128 sur 190 · AVENTURE DU BOIS · texte numérisé non relu

AVENTURE DU BOIS

quel côté était tourné notre régiment. J’arrivai près d’un poste d'infanterie, où je m’informai si l’on avait vu le 8c régiment de chasseurs. J’appris qu’il était passé il y avait plus d’une heure; alors je suivis au hasard la direction que l’on m’indiqua, c'était la route de Volkermarht à Maremberg, suivant la rive gauche de la: Drave. Je marchai rapidement pendant plus de deux heures, sans rencontrer personne sur mon chemin ; cependant je remarquais bien la trace des chevaux, ce qui me faisait croire que notre régiment avait suivi cette route. ll était alors plus de neuf heures du soir, le temps était calme, il faisait un beau clair de lune.

Lorsqu’en passant au long d’un bois de sapins, j'entendis une voix plaintive, interrompue par une voix plus menaçante. La curiosité me tenta, je m’avançai dans le bois sans faire de bruit, me cachant à mesure derrière des sapins, où j'écoutai avec attention. Alors je compris mieux les cris de la voix plaintive et de l’autre qui l’interrompait ; c'était quelqu'un qui parlait avec un mauvais mélange de français et d'allemand et qui tenait les propos les plus * grossiers. Puis j'entendis des exclamations entrecoupées de sanglots et de gémissements, enfin une voix douce qui disait en bon allemand : « Ah! Jésus, mon Dieu, venez à mon secours ! Donnez-moi la force et le courage! Non! je ne veux pas faire ce que tu veux; laisse-moi aller, j'aime mieux que tu me donnes la mort! Scélérat, coquin, méchant homme que tues!... » Mais l’autre qui ne comprenait pas sans doute l'allemand, redoublait ses instances brutales. [1 m'était aisé de penser que c'était un soldat qui voulait faire violence à une fille ou à une femme vertueuse.

À l'instant, un sentiment d’indignation s’'emparade moi, je fis quelques pas en avant, animé du désir de venger l’infortunée qui appelait à son secours. Je posai mon portemanteau à terre, puis, prenant mon sabre nu à la main, je parus sur la scène. C'était une Allemande aux prises avec un chasseur de notre régiment ; elle résistait de tous ses moyens. Dès que je l’aperçus, je lui dis en allemand : « N'ayez pas peur, ma brave dame, je viens à votre secours ! » À l'instant, cette infortunée se tourna vers moi et

me tendit les bras avec confiance en me disant: « Ah! monsieur, si vous êtes un honnète homme, sauvez-moi!.…. » Je la reçus dans mon bras gauche en lui répétant de ne plus avoir peur. D'un coup d'œil, je remarquai une jeune Allemande bien mise ; ses beaux cheveux tombaient sur ses épaules et ses vêtements étaient dans un extrême désordre ; je jugeai que ce n’était pas une femme commune. Je la laissai aussitôt libre en lui disant de ne plus rien craindre; puis me tournant vers le chasseur que mon arrivée venait de déconcerter, je reconnus un nommé Moreau; nous étions de la même compagnie : « Que fais-tu là, lui dis-je, comment, pour un chasseur, oses-tu faire une pareille bassesse ? 11 faut que tu sois bien scélérat. La connaistu, cette femme-là ? » — A quoi Moreau, qui m'avait aussi reconnu, me répondit : « Bah! tu badines, trompette, est-ce que tu voudrais prendre l'intérêt de cette rouleuse ? Te voilà bien arrivé, j'avais de la peine à venir à mon but, si tu veux, à nous deux, nous vaincrons sa résistance. — Lâche que tu es! lui répondis-je avec animosité, est-ce ainsi que l’on doit se conduire? Si c'était une rouleuse, est-ce qu'elle t’aurait fait tant de résistance? Va, j'ai en- . tendu tout ce qu’elle t'a dit : c’est ce qui m'engage à prendre sa défense; loin de me rendre complice de ta lâcheté, je la protégerai de tout mon pouvoir. — Bah ! tu fais bien de l'embarras, avec ta morale ! reprit-il avec ironie, est-ce toi qui es dans le cas de ime faire partir d'ici? — Oui, gredin ! lui répondis-je transporté de colère, ma cause est plus juste que la tienne. En garde, défends-toi! » En disant, je fis un moulinet avec mon sabre et me mis en garde, Moreau se mit également en garde contre moi en disant : « À nous deux, voyons à qui mangera le lard... » Je ne pourrais pas bien te peindre, mon ami, les divers sentiments qui m'animaient dans ce moment ; il suffit de te dire que je n'ai jamais entrepris une cause avec tant de vigueur et tant de dévouement. Le point d'honneur me guidait. Nous ne primes pas le temps d'ôter nos habits, déjà nos sabres étaient croisés. Le bois, qui n’était pas très épais à cet endroit, nous laissait un espace de terrain suffisant, éclairé par la lune dont la clarté pénétrait à travers les arbres. Ce lieu, joint au silence de la nuit, imprimait

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