DUEL AVEC MOREAU
une espèce de terreur ; là, sans témoins, abandonnés à nous-mêmes, nous ne faisions pas d’autres réflexions que de nous battre: en déterminés. Je fonçai sur mon adversaire ; il me porta quelques coups que j'évitai, ce qui ne m'empêcha pas de prendre l'avantage sur lui; alors je le serrai de près à grands coups et souvent, et ne m'’écartai pas de ma ligne, si bien que je Île fis reculer plus de dix pas danses sapins. Après plusieurs coups de sabre portés et parés réciproquement, je saisis un coup de temps sur une parade de tierce, je parvins à lui riposter un coup de seconde, dont je crus si bien l’avoir atteint que je lui dis: « Le tiens-tu, celui-là ? » Sur le coup, je le vis tomber à la renverse ; je pensai l’avoir tué, mais ce n’était qu'un accident. Au même instant, que je lui lançai ce coup, Moreau s’accrocha le pied à une souche de bois coupée près de terre, ce qui le fit plutôt tomber, lorsque je l’entendis dire : « Ce n’est rien que ça! Si tu es brave, attends que je sois relevé ! » Mais le temps pressait ; je voulais vaincre d'une manière ou d’une autre ; au même instant, je courus me jeter à deux genoux sur la poitrine de mon adversaire, et je lui arrachai aussitôt son sabre de la main.
Je fis cette action si vivement que Moreau n'eut pas le temps de se reconnaitre. En moins d’une demi-minute, je l'avais désarmé. Alors je me retirai avec les deux sabres et me tins sur mes gardes à quatre pas de lui pendant qu'il se relevait. Je lui dis : « Si j'en agis ainsi, c’est pour qu'il n'arrive pas pis ; es-tu blessé? — Je ne le crois pas, me dit-il en se tâtant le côté ; à présent, tu peux me tuer si tu veux. — Ne crains rien, lui dis-je. Apprends que tu n'as pas affaire à un traitre, je ne recommence plus à me battre : à présent. Mais demain, je te donnerai ta revanche si tu veux; et dis-moi ce que tu en penses avant que je te rende ton sabre. — Eh bien! me dit Moreau, que veux-tu ? Je conviens que j'ai tort, je donnerais cent louis pour que cela ne soit pas arrivé. Mon Dieu, où était donc ma raison ?.… — Va, Moreau, lui dis-je, je n’aurais jamais cru avoir affaire à toi de cette manière. Mais dis-moi par quel hasard tu t'es trouvé avec cette jeune personne dans ce bois? La voilà sauvée, je n’en suis pas fâché. — Je vais te le dire, reprit-il avec confiance : Je restai à Kiagenfurt pour faire
ferrer mon cheval, après quoi je me trouvai seul pour aller rejoindre le régiment ; j'ai aperçu cette jeune fille, aussi seule sur la route, je pensai que c'était une rouleuse, je voulus m'en approcher, je la vis entrer dans le bois, j'y entrai derrière elle, où je la poursuivis et l’atteignis bientôt. Alors elle se mit à genoux devant moi en pleurant et en me disant plusieurs raisons que je ne compris pas; tout autre que moi aurait été attendri de la situation de cette malheureuse ; mais le diable me possédait à ce moment, je pensais en faire ma conquête. J’attachai mon cheval làbas à cet arbre, et n'ayant pu la prendre par douceur, j'usais de rigueur à son égard, quand tu es venu pour la défendre. Tu viens de me donner une leçon que je méritais, mais je ne t'en veux pas de mal. Je t’en prie, mon cher trompette, ne dis rien à personne de ce qui vient de se passer entre nous, donne-m'’en ta parole d'honneur. — Va, Moreau, sois tranquille, je n’aime pas faire de peine à per sonne, et si tu n'as pas de rancune, cela n’empêchera pas que nous soyons camarades ensemble. » — Alors, je lui remis moi-même son sabre dans le fourreau, après quoi, nous nous donnâmes la main en signe de réconciliation. Il alla reprendre son cheval, et je le laissai aller. Cette scène violente n’avait pas duré plus de cinq minutes depuis le moment où j'avais abordé Moreau dans le bois. Après le départ de Moreau, je pensai à retrouver la jeune fille dont je venais de prendre la défense. Je la trouvai couchée, la tête appuyée sur mon porte-manteau ; elle était faible et presque sans connaissance, nouvel embarras!... Mon devoir m'obligeait à achever de la sauver et à rétablir l’ordre dans sa situation. Aussitôt je la pris dans mes bras, en me faisant connaître à elle, je la fis asseoir au pied d’un sapin et me tins auprès d'elle ; je la voyais trembler et me fixer avec des yeux égarés. Je m’ernpressai de la secourir de tous mes moyens ; je tirai de mon porte-manteau un flacon de bonne eau-de-vie, je lui en fis respirer et avaler un peu ; enfin elle revint à elle et versa des larmes en abondance, ce qui la soulagea sans doute. Je m'efforçai de la consoler, jamais je n'avais été si doux, si éloquent, si délicat et si raisonnable. Elle ne paraissait pas avoir plus de 19 ans. Quoiqu’au clair de la lune et malgré son état