MADEMOISELLE MEYER
de tristesse, je la trouvai charmante ; la beauté de ses traits et de sa taille, enfin sa mise, tout me parut quelque chose de distingué. J’éprouvais une certaine joie en moimême, et m’applaudissais des soins que je prenais à l’égard de cette intéressante demoiselle. Cependant soit crainte, soit modestie, elle voulait me refuser. « Je vous en prie, mademoiselle, lui disais-je alors en allemand, rassurezvous et ayez confiance en moi ; vous ne savez pas combien j'ai du plaisir à vous être utile dans ce moment, je ne vous quitterai pas que vous ne soyez parfaitement tranquille; . ne craignez plus rien, vous êtes en sûreté avec moi? » Elle tâcha de rajuster tout le désordre où elle se trouvait ; la première question qu’elle me fit fut de me demander si le monstre qui voulait la perdre était encore là. Je lui. répondis que non, que je l'avais vaincu et qu’il était parti. Comme je m’aperçus qu’elle était faible, je pris du pain et du mouton rôti que j'avais sous la patte de mon portemanteau, je l’obligeai de partager avec moi; j'avais aussi du vin dans ma gourde, et le peu qu’elle accepta lui rendit des forces. Alors cette demoiselle ne put retenir plus longtemps l’élan de ses sentiments à mon égard, soit bon cœur, soit sensibilité, elle se pencha sur moi et m’embrassa de bon cœur. « Vous êtes mon libérateur, Ô brave Français, disait-elle, je vous aurai de l'obligation toute ma vie. C’est Dieu qui vous a envoyé à mon secours, dans un moment où je ne pouvais plus lutter longtemps contre ce soldat, et j'allais devenir sa victime si vous eussiez tardé un instant à venir m'en délivrer. Hélas ! comment reconnaître un tel bienfait ?.,. » En disant, elle ne put s'empêcher de m'embrasser encore une fois.
J'étais flatté des sentiments de cette bonne Allemande qui me paraissait une fille bien mieux élevée que moi.
Je parvins par mes attentions à essuyer ses larmes et à consoler mon aimable protégée; puis nous sortimes hors du bois afin de gagner la grande route. Je lui offris mon bras qu’elle accepta avec confiance et nous marchâmes comme une paire d'amis. Cependant notre entretien continua sur les diverses questions que je lui adressai. J’appris que ma compagne se nommait Joséphine Meyer; et lorsque je lui demandai comment elle s’était trouvée iso-
lée, et si elle avait ses parents dans ces environs ; elle me répondit :
« Notre demeure n’est pas loin d'ici. Mon père était capitaine au service de notre empereur ; hélas ! la guerre nous en aprivées voilà 40 ans. J’ai encore un frère qui est cadet dans les hussards Seiklers ; je suis restée seule avec ma bonne mère. Notre maison est à une petite lieue d’ici sur cette route. Lorsque nous avons vu arriver les Français, ma mère a voulu que je me retirasse à la ville chez une tante, afin d’y être plus en sûreté que dans une maison de campagne. Je partis de chez nous ce matin dans une voiture d'occasion qui me conduisit droit à Klagenfurt ; là,
.j'allai chez ma tante; mais je fus bien étonnée quand je trouvai la porte fermée et que l’on m’apprit que ma tante était partie depuis deux jours, sans nous avoir prévenues, pour Astfeld en Tyrol, où nous avons encore des parents. Jugez de mon embarras, ne connaissant personne dans cette ville. Alors je me trouvai obligée de m'en retourner seule ; d’ailleurs j'étais bien aise de revenir de suite auprès de ma bonne mère, et c’est dans cette circonstance que je suis tombée entre Jes mains d’un barbare qui me retenait depuis une heure, quand par bonheur vous êtes venu m'en délivrer. » Ce récit me fit plaisir, surtout quand je sus qu’elle était la fille d’un ancien militaire mort au service de sa patrie; je lui fis compliment et je l’embrassai avec une vive affection. Mile Meyer y fut sensible, elle me dit: « Vous allez venir avec moichezma mère, afin qu’elle embrasse aussi mon protecteur. » J'acceptai la proposition avec joie. Alors notre conversation se ranima. Je voyais avec plaisir mon aimable protégée tout à fait rassurée. Bientôt nous arrivâmes vers un endroit que Mlle Joséphine me dit être sa demeure. Alors nous frappâmes à la porte, et nous appelâmes à plusieurs reprises. Nousentendimes une voix qui nous dit en allemand : « Qui est là ?...» À ces mots la joie de Joséphine redoubla (c'était le vieux Michel, jardinier de la maison). S'adressant à lui, elle se fit connaître. « Michel, vite, ouvrez-moi la porte ; où est ma chère maman ? » Aussitôt Mme Meyer répondit et parla à sa fille, pendant que Michel s’empressait de débarricader la porte. Mme Meyer reçut sa fille dans ses bras ;