DIX CONTRE UN
qu’on peut appeler un camp délicieux, où nous nous procurâmes tout ce dont nous avions besoin ; nous fimes bombance du matin au soir. Vous pouvez juger de la consommation et du gaspillage qu’a pu faire un régiment de cavalerie de 800 hommes campés auprès d’un tel château pendant deux jours. Notre régiment, en quittant le château d’Ekheinberg, s’avança vers Graiz, mais cette fois, nous ne vimes cette ville que de loin, c’est-à-dire hors la portée du canon ; il n’y avait pas d'ordre pour nous d’y entrer, car le fort Muehr, qui domine la ville, était prêt à nous recevoir à coups d’obus.
Cependant Gratz allait être quand même occupée par les Français ; cette entreprise eut lieu par l’intrépidité de la division du général Broussier, qui y arriva ce même jour prendre des positions, de manière que les jours suivants, après plusieurs combats acharnés dans l’intérieur de la ville et des faubourgs, nos troupes s’en rendirent maitresses, après en avoir chassé les Autrichiens, et tinrent le fort bloqué.
C’est là que se passa le plus beau fait d’armes que l’on puisse voir. Un de nos régiments d’infanterie, le 84e, se couvrit de gloire sur la place Saint-Jacques, où il se trouvait cerné en combattant et soutenant seul contre une division d'infanterie ennemie forte de 10 000 hommes. Le prince Eugène, pour signaler la valeur de ce régiment, a fait aussitôt inscrire sur leur drapeau « 10 CONTRE 1 ». Voilà, mon ami, un échantillon de l’armée d'Italie.
Mais revenons à notre régiment.
Le 28 mai, nous gagnâmes la grande route au bourg de Pegau et nous suivimes la Muehr à travers les bois et les montagnes. Arrivés à Forleyden, nous trouvâmes cette malheureuse petite ville entièrement brûlée ; les ruines fumaient encore. C'était la suite d’un vigoureux combat qu’une de nos divisions, arrivant par Leoben, avait eu la veille avec l'ennemi dans ce défilé. Le 29, après une bonne journée de marche, notre régiment vint occuper un bivouac qui venait d’être abandonné près du village de Resttsten, sur la route de Forleyden à Bruck. Nous trouvâmes à peu près des vivres pour nos chevaux, mais pour les hommes rien.