‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 136 sur 190 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

DEPUIS MON ARRIVÉE EN HONGRIE JUSQU'’'A LA FIN DE MA CARRIÈRE MILITAIRE.

EN HonGRiE. — MA 8° CAMPAGNE, A L’AGE DE 23 ANS.— COMBATS D'AVANT-GARDE. — CHEVAL DE PRISE ET BON BUTIN.

Au bivouac près Norap, le 8 juin 1809, au soir.

Jusqu’aujourd’hui, mon ami, il n’y a pas d’affront pour nous. Nous voilà arrivés dans une contrée où il parait que nous allons nous exercer dans les travaux de la guerre, mieux que jamais ; dans ce cas, j'espère que je vais encore bien employer mon temps, s’il ne m'arrive pas de malhe ur. Je puis bien te dire que j'espère encore faire mon devoir de guerrier en Hongrie, comme dans les autres pays. L'action d'aller en tirailleur me plaît beaucoup, parce qu’alors on fait à sa volonté ; mon poste de trompette me donne au moins cetle facilité, que je ne suis pas tenu à aucun rang de rigueur, et que je puis choisir celui qui me convient, soit la droite, soit la gauche ou le centre de la compagnie ou de l’escadron ; je fais partout mon service ; mes chefs ne contrarient pas mes dispositions et me laissent pour ainsi dire carte blanche ; si je m'expose à être sabré, tant pis pour moi, mais si je réussis, tant mieux.

Le 4er juin, notre régiment, passant par Neustadt, se porta à ŒEdembourg. Ce premier jour, l’on s’aperçut bien que l’on entrait en Hongrie, vu le changement de coutume et de langage des habitants ; et bientôt, personne ne comprit, ni ne put rien expliquer.

Me voici donc encore dans un pays nouveau pour moi ; d’abord, je ne comprenais pas plus Le hongrois que l’arabe, mais je trouvai bientôt l’occasion de me débrouiller et de me rendre utile à mes camarades et à moi-même,

heure ; nous frisions les hussards de si près, qu’ils nous laissaient le champ libre, vu qu'ils se retiraient vers leur village.

Quant à moi je puis dire qu’au quatrième coup de carabine que je tirai dans cette occasion, visant un hussard ennemi à environ 50 pas de distance, je le vis sur le coup se retirer et gagner le village, tout en chancelant sur son cheval; je lui avais sans doute envoyé sa paye.

Comme les tirailleurs ennemis se sauvaient et disparaissaient dans l’intérieur du village, nous nous réunimes une trentaine, afin de les y poursuivre. Arrivant à l’embouchure d'une rue très large à la mode de ce pays, nous y entrâmes hardiment, marchant tous les 30 de front, la carabine haute, le sabre pendu au poignet par la dragonne. Dans ce moment, je me trouvais à la droite de notre petite colonne avec le inaréchal des logis Robert; nous n’apercevions qu'une douzaine de hussards et quelques paysans qui se retiraient à l'extrémité de la rue. Nous avancions avec confiance, nouscroyant déjà maîtres du village. Tout à coup, nous noustrouvâmes en face d’une troupe de 2 à 300 hussards hongrois qui débouchèrent d'une autre rue de traverse et vinrent se déployer et barrer celle où nous nous avancions ; si bien que nous n’eûmes que le temps de tirer au hasard chacun notre coup de carabine sur cette troupe, puis de faire demi-tour et de nous sauver au grañd galop. Aussitôt les hussards se mirent à nos trousses et nous chargèrent assez vivement en nous tirant des coups de carabine ou de pistolet et criant après nous comme des sauvages. (J'ai reruarqué que, dans cette circonstance, nous devions tomber dans leur piège s'ils nous avaient laissés avancer encore 25 pas, ou s'ils avaient encore tardé une demiminute à se montrer.) Alors je me sauvai aussi habilement que mes camarades, et nous vinmes rejoindre notre escadron, que nous trouvâmes bien à propos à cent pas dehors le village. C’est moi qui arrivai un des premiers vers notre capilaine, en lui disant: « Capitaine, voilà tout ce que nous avons vu dans le village, nous vous les amenons au galop! — C’est bien fait, me répondit-il, sonne la charge, il faut les rosser ! » A l'instant, les dispositions furent faites en conséquence. Je me joignis aux trompettes

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de notre escadron et, tous trois ensemble, nous sonnâmes la charge avec vigueur.

Cependant les hussards hongrois se présentèrent hors du village, arrivant en fourrageurs à 20 pas de nous.

L'on en vint aux mains; nous recümes nos adversaires à bras déployés, et la mêlée s’engagea aussitôt. Les coups de sabre tombaient de toutes parts. Nos chasseurs paraissaient se multiplier et ne combattaient que pour vaincre, dans cette action qui dura environ un quart d'heure. Une demiheure de mèlée, c'est rare, car c’est toujours dans le premier choc que le sort des armes décide quel parti culbutera l’autre.

Je me fourrai dans la mêlée du côté où était mon capitaine. Le premier hussard que je rencontrai à ma portée tourna son cheval contre le mien, de manière que je saisis un coup de temps à mon avantage pour lui allonger un coup de sabre sur le poignet qui tenait les rènes, si bien appliqué, que son cheval, ne se sentant plus guidé, disparut et emporta son hussard je ne sais où. Ün second hussard se présenta à moi, en disant : « Koulia, koutia Fransouss! » Il me porta un coup de sabre qui devait me couper la figure, mais je l’évitai en portant mon sabre à la parade. Je reçus le coup qui s’amortit sur ma lame et sur ma monture de sabre; la riposte fut aussi prompte que la parade fut habile: j'étais en ligne, notre choc avait fait faire un petit temps d'arrêt à nos chevaux, ce qui me favorisa; je baissai le poignet en tierce et je plongeai ma pointe de sabre dans le ventre de mon adversaire.

Je poussai encoremon cheval sur un troisième hussard qui pensait plutôt à se sauver qu’à faire résistance, je lui allongeai un coup de sabre "sur l'oreille, en lui disant : « Va-t-en au diable! » Ainsi, mon ami, mon sabre porte les marques de ma gloire.

Enfin la grand'garde de notre régiment rossa si bien celle des hussards hongrois, qu’ils ne pensèrent plus qu'à se débarrasser de nous et à se sauver en désordre ; nous les poursuivimes partie à travers le village et partie aux environs; nous n'avions pas le temps de nous embarrasser à faire des prisonniers, il fallait sabrer pour diminuer le nombre de nos ennemis. Puis cette affaire étant terminée,

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ce fut aux plus habiles à faire du butin. J'aperçus un cheval hongrois tout équipé qui avait perdu son maitre et se sauvait seul à travers les champs. Je parvins à l'arrêter et à le prendre dans un champ de seigle, où il avait les jambes embarrassées dans les rênes de sa bride; il avait une oreille pendante, presque toute coupée d’un coup de sabre. (Je m’étendrai un peu à l'occasion de ce cheval, car il fait un certain rôle dans mes actions militaires.) Je m’en allais donc avec mon cheval de prise, lorsque je rencontrai encore un hussard démonté, désarmé et blessé, lequel cherchait à m'éviter mais inutilement. Quand il me vit près de lui, il me demanda: « Pardonn françouss! » Je n'avais pas l'intention de lui faire plus de mal qu'il n’en avait. Ce hussard me parut surpris en voyant le cheval que je tenais en main; apparemment qu'il le connaissait. Îl me fit entendre que j'avais là un fort bon cheval, ayant appartenu à un vaguemestre de la même compagnie que lui, et qu’il devait y avoir du bon butin dans le porte-manteau.

Dans ce moment, j'entendis sonner le ralliement pour nos chasseurs. Plusieurs coups de fusil tirés du côté des bois, désignaient assez que nous n'’étions pas seuls dans ces environs. J’allai donc rejoindre notre campagnie qui se ralliait à l'entrée du village. Nous avions plusieurs chasseurs blessés ainsi qu’un officier, M. Douint. Mais les hussards pavèrent cette rencontre beaucoup plus cher: la plupart d’entre eux emportèrent nos coups de sabre; 8 ou 10 des plus exterminés restèrent sur le champ; nous avions 6 chevaux à eux. Ün de mes collègues, nommé Nicolas, trompette à l’escadron, avait pris un de leurs trompettes. Tout ceci n’est cependant qu’une escarmouche ou une rencontre de grand’gardes. Ainsi, en Hongrie comme en Îtalie, le 8° régiment de chasseurs soutenait sa réputation ! |

Vers les dix heures du matin, notre grand’garde se réunit au régiment qui se présenta dans la plaine avec les autres régiments de la division; alors nous nous portâmes en avant, tous en ordre de bataille. Nous rencontrâmes aussi un régiment de dragons avec plusieurs bataillons d'infanterie, qui se dirigeaient vers les bois où l’on entendait des coups de fusil.

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