JE COMBATS SEUL A LA VUE DE NOS ESCADRONS
les mouvements de mon adversaire ; puis nous nous croisâmes et nous tournâmes plusieurs fois sans pouvoir saisir aucun moment avantageux, tant nous maniions nos chevaux et nos sabres habilement. Cependant nous nous portâmes encore plusieurs coups de sabre qui furent parés ou mal adressés. Alors, je m'aperçus que mon hussard avait du sang à la figure ; c'était sans doute l'effet de mon premier coup de sabre qui lui avait coupé son shako et entamé la tête, ce qui le rendait plus furieux et plus acharné après moi ; mais il avait affaire à un gaillard qui ne s’épouvantait pas de ses jurements et qui ne lui cédait en rien pour l'audace et pour la force. Je pensais bien qu’il n'y aurait qu’un bon coup de sabre qui ferait quitter la partie à l’un ou à l’autre, et j'employais tous mes moyens pour parve nir à vaincre. Enfin j'y réussis; je surpris mon hussard sur sa gauche et je lui appliquai un maitre coup de sabre sur le poignet, à dessein de le démonter de ses rènes, si bien que je lui coupai soit le poignet, soit ses rènes, vu que sur le coup son cheval, ne se trouva plus guidé, mon hussard piqua des deux et partit au grand galop du côté de ses compatriotes. Je ne jugeai pas nécessaire de le poursuivre, je Le perdis de vue derrière la ligne de leurs ürailleurs. :
C'est ainsi, mon père, que votre guerrier combattit tête à tèle avec une vieille moustache des hussards hongrois, dans l'intervalle des deux lignes de tirailleurs, à la vue de nos nombreux escadrons. Ce combat singulier dura peutêtre cinq minutes sans que personne vint nous ‘interrompre.
Je me trouvais fier de mon succès et je voulais encore braver quelque hussard ; mais l’on n’est pas toujours prudent dansses actions, car au lieu de rentrer dans la ligne de nos tirailleurs, je me rapprochai de ceux de l’ennemi sans trop me faire remarquer. J'avais un maintien d'assurance ; je paraissais plutôt être un hussard hongrois, car j’en avais presque l'uniforme, à cause de la pelisse que je portais sur l'épaule qui couvrait une partie de mes vêtements. Les hussards qui m'environnaient ne portaient peut-être pas leur attention sur moi, ou du moins ils ne se doutaient pas que c'était un soldat français qui les croisait et les pas-
sait en revue de si près, puisqu’aucun d'eux ne tira sur moi. Lorsque je vis que mon rôle réussissait, je pensai qu’à la guerre comme en affaires de mauvaise foi, c'était le plus malin qui attrapait l’autre et je voulus les tirer d'erreur en abusant de leur crédulité ; alors je portai mon audace jusqu’à m’approcher d’un tirailleur ennemi que je surpris au moment où il bourrait sa carabine, et je lui allongeai un coup de sabre sur le bras droit ; il se sauva vers ses Compagnons. Alors je pensais à faire demi-tour pour rentrer dans la ligne de -nos tirailleurs, quand j'aperçus quatre ou cinq hussards qui venaient me charger. Je les évilai heureusement, quoique mon cheval hongrois me fit faire une échappée à laquelle j'étais loin de penser, c’està-dire encore une bravade à la vue des escadrons de hussards. Voici comment cet assaut m'arriva : Je donnai trop tôt des éperons à mon hongrois qui se lança ou, pour mieux dire, qui s'emporta avant d’avoir fait son demi-tour. Il dirigea sa course à gauche en arrière de la ligne des tirailleurs ennemis et la prolongea dans l'intervalle qui était entre eux et le front de leurs escadrons. Qui se voyait dans l'embarras ? c'était moi. Mon cheval n'’obéissait plus ni à son mors, ni à son Cavalier. Il m’eût été facile de faire un quart à gauche, de traverser la ligne des tirailleurs ennemis et de rejoindre les nôtres, mais non! mon perfide hongrois portait la tête au vent et courait comme un cerf : il suivait son instinct naturel en se voyant du côté de ceux de sa nation, il s’y soutenait et m'y engageait malgré moi, qui tâchais en vain de le faire changer de direction.
Cette course au milieu des ennemis se passa mieux que je n'aurais dû m'’y attendre, soit que mon déguisement me favorisât ou soit que la rapidité avec laquelle mon cheval défilait me fit éviter la rencontre des hussards. Lorsque j'eus 100 pas d'avance sur ceux qui avaient voulu me charger, je me trouvai pour ainsi dire libre, car plus je m'éloignais de l'endroit où j'avais fait le coup, plus leur action devenait inutile à mon égard ; ils ne pouvaient pas assez tôt prévenir et communiquer cette aventure aux autres, qui me voyaient ainsi galoper sans savoir pourquoi et qui
nn. HE. sans doute qui j'étais.