‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 141 sur 190 · JE VAIS RODER · texte numérisé non relu

JE VAIS RODER

Enfin, après avoir couru ainsi l’espace d'environ mille pas, je parvins à l'extrémité de la ligne des tirailleurs, où je trouvai un fossé assez large, que mon hongrois aperçut heureusement et qu’il franchit sans hésiter. Alors j'avais dépassé la ligne des hussards et m’en trouvais assez éloigné. Je calmai mon cheval et commençai à respirer. Je perdis ma carabine dans cette course, car l’anneau de la tringle se cassa et s’échappa du crochet. Comme je me trouvais à la gauche de notre division, je me dirigeai aussitôt pour retourner vers notre régiment qui occupait le centre. J'ôtai la pelisse de hussard de dessus mes épaules et j'allai rejoindre mon rang en passant au galop devant le front de notre division. J’arrivai bientôt vers notre compagnie, répondant aux questions, aux plaisanteries ainsi qu'aux félicitations de plusieurs officiers et de mes camarades qui avaient remarqué mes actions et me voyaient revenir avec plaisir. Je vantais à tous mon hongrois sans pareil. Par exemple, mon capitaine me fit une forte réprimande de m'être ainsi exposé et me dit que je ne monterais plus mon hongrois; que le colonel l’avait déjà désigné pour monter l’adjudant Legendre et que ma gratification serait de 100 francs, à cause de sa bonté supérieure.

Il était plus d’une heure après midi, l’armée ennemie prenait le parti de se retirer et disparaissait successivement ; tandis que l’armée française se réunissait dans cette plaine et manœuvrait sur plusieurs directions, pas un seul coup de canon ne se fit entendre ce jour-là. Ensuite notre régiment avec la division vint prendre position dans un grand village appelé Eses-Nek, où chaque régiment, chaque compagnie établit convenablement ses bivouacs pour passer la nuit.

Cette même nuit, je me trouvais de garde à l’état-major, j'avais procuré un bon souper à mon cheval, et pour moi, je n’avais encore rien trouvé, lorsque la fatigue me força à m'endormir sans souper ; je m’éveillai sur les minuit, dévorant Ja faim ; à cette heure, tousnos chasseurs reposaient, et le silence régnait dans tous les bivouacs; j’allai rôder afin de trouver quelque chose à prendre pour me restaurer ; mon bonheur me conduisit au bivouac de la 6e com-

vous aime et qu'elle est venue pour vous baiser. — C'est vrai, major, répondit le colonel en riant; mais elle est si insolente, que je ne veux pas de ses faveurs; aussi je lui ai dit de passer. » Ce trait te fait voir, mon ami, qu'au mépris du danger, les soldats ne pensent qu’à plaisanter. Dans ce moment, je remarquai avec Dubois un aide de camp qui allait au grand galop dans la ligne, portant sans doute des ordres à la droite de l’armée, quand tout à coup, cet aide de camp fut surpris dans sa course par un obus; nous le voyons tomber et disparaitre lui et son cheval, ce qui me fit faire à mon ami Dubois la réflexion suivante : « Exécrables, maudits soient les inventeurs de la poudre et de l'artillerie ! avec quel raffinement de fureur et de cruauté les hommes ont-ils perfectionné ces inventions pour se détruire ? J'aime bien la guerre, mais je voudrais que l'usage des canons y fût défendu ; nous ne verrions pas tant de si braves soldats tomber sur le champ de bataille sans pouvoir se défendre. » À peine je finissais, que je vis tomber un boulet, à peut-être 30 pas de moi ; ma première pensée en le voyant toucher à terre, fut qu’il allait se relever-et sauter sur moi; ce qui m'imprima un mouvement subit de terreur, puisque je m'écriai : « Mon Dieu, sauvez-moi! » En disant, je me penchai sur le devant de ma selle en poussant vivement mon cheval de côté, afin d'éviter ce brutal s'il était possible. Il semblait que mon brave Rondeau le voyait aussi venir, si bien que la promptitude du mouvement que nous fimes pendant ce court espace nous sauva peut-être. Le boulet se releva en sautant et retomba encore à terre à 4 pas devant le nez de mon cheval: il se releva d’un second saut, me glissa sur la cuisse droite près la hanche et arracha en passant le bout de mon porte-manteau sur le cul de mon cheval, en nous couvrant d’éclaboussures de terre, puis il roula encore en sautillant plus de 300 pas jusqu’au bout de sa force. Jamais un boulet ne m'avait chatouillé de si près. J'en fus quitte pour une légère contusion à la cuisse. Peu s’en est fallu que ma carrière militaire ne fût terminée dans cet endroit.

Maintenant revenons au résultat de la bataille de Papa, suivant ce que j'ai pu remarquer. Il était environ midi, le

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