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LA MAISON ISOLÉE

cheval, ni à retourner à la compagnie. Comme il y a fin pour tout, je me disposai, avec quatre de mes camarades, à aller rejoindre notre compagnie ; nous nous donnions le bras et chantions gaiment, lorsque nous reconnümes un adjudant du régiment, accompagné d’un brigadier qui avait riboté avec nous et nous avait quittés depuis une heure ; ils venaient nous chercher au galop, en nous disant : « Vite à cheval! A quoi vous amusez-vous donc à cette heure? Le régiment est parti, l'ennemi arrive dans les environs. » Aussitôt mes quaire camarades me laissèrent seul pour courir après leurs chevaux qu’ils avaient laissés au bivouac de leur compagnie ; tandis que moi, sans m'épouvanter du bruit, je retournai à mon moulin, où je retrouvai mon meunier avec ses bonnes dispositions à mon égard. Il m'apporta de la lumière et vint m'aider à équiper mon cheval que je revis avec plaisir, car son indigestion avait totalement disparu.

ll était 10 heures du soir quand je m'éloignai de Papa ; je me trouvai bientôt dans un état d'isolement absolu. de prêtais l'oreille de temps en temps et je n’entendais rien qui troublât le calme qui m'’environnait. Je réfléchissais sur les différentes situations où je m'étais trouvé depuis vingt-quatre heures, lorsqu’après plus d’une heure de marche, je crus entendre un qui-vive. J’avançai quelques pas et je ne doutai plus que ce fût de nos gens. Je me fis connaitre en répondant: « France! partisan du 8e régiment en patrouille. » Je reconnus mes quatre camarades qui m'’avaient laissé les derniers à Papa pour courir à leurs chevaux. Je les retrouvais plus embarrassés que moi, faisant la corvée tout au long, c’est-à-dire qu’étant arrivés trop tard, le régiment était parti el la compagnie avait emmené leurs chevaux, de manière que mes quatre gaillards marchaient à pied, ne sachant pas plus que moi où ils trouveraient le régiment. Nous fimes chemin ensemble jusqu’à ce que le hasard voulût que nous trouvions une espèce d’auberge, seule sur cette route, ce qui devint pour nous un nouveau sujet de distraction. Nous entrâmes tous les cinq dans cetle maison dont les portes et les fenêtres étaient déjà brisées, J’avais de [a bougie dans ma musetle, nous commençâmes par nous procurer de la lu-

mière. Nous trouvâmes, pour tous habitants, deux paysans assez robustes et une vieille femme qui ne s'étaient pas encore couchés. Ils nous virent arriver avec indifférence, ne daignant pas nous répondre ni se déranger pour nous ; ce que voyant, nous nous rendimes absolument les maitres, en faisant la visite partout, et nous remarquâmes que cette maison était à peu près dévastée. Pendant que mes camarades continuaient leur visite, j'étais demeuré dans une salle où j'avais fait entrer mon cheval. Là, je lui faisais manger de l’avoine sur une table, lorsque j’entendis les deux paysans avec la vieille, près d’une cheminée qui n’était séparée de la salle que par une cloison. Je m’approchai doucement en prêtant l'oreille ; ces gens chuchotaient tout bas et avaient une conversation assez animée ; je compris quelques mots de leur langage et je jugeai qu'ils faisaient un complot où il ne s'agissait rien moins que d'aller chercher leurs partisans dans les bois pour nous faire égorger.

Comme ils ne me savaient pas si près d’eux, je dissimulai ma colère jusqu'à ce que j’eusse prévenu mes camarades du danger qui nous menaçait. Alors nous résolûmes de nous assurer par la force de nos perfides hongrois. Sans hésiter, nous nous présentâmes tous les cinq, le sabre à la main ; je leur répétai à peu près ce que je leur avais entendu dire el leur déclarai qu'ils étaient des traîtres et des brigands qui méritaient d’être coupés en morceaux. En disant, nous leur présentâmes nos sabres sur le col et sur la poitrine, comme si nous voulions les tuer, tellement qu'ils se croyaient déjà morts, ou du moins, jamais ils n’ont eu si peur. Mes camarades voulaient effectivement les frapper ; je m'y opposai en voyant leur soumission. Nous les empoignâmes et les poussâmes dans une espèce de cuve qui nous parut être la resserre du laitage et autres provisions : il n’y eut ni supplications, ni pardon qui fit, nous fûmes sourds à leur plaintes, nous fermâmes la porte au verrou sur eux; nous étions sûrs qu'ils ne se sauveraient pas et nous les laissâmes là jusqu’à ce que d’autres après nous vinrent sans doute les délivrer. Ensuite nous nous reposâmes plus d’une heure dans la salle, étendus sur des bancs et sur des tables, tandis qu’un d’entre nous, qui

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