‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 146 sur 190 · CHARGES DE NOTRE RÉGIMENT · texte numérisé non relu

CHARGES DE NOTRE RÉGIMENT

nous voyant charger sur elle, fit un temps d’arrèt, se forma comme un gros Carré serré en masse, présentant son front de tous côtés. D’abord notre charge fut reçue par une fusillade assez mal soutenue, leur confusion les empêchait sans doute de mieux faire; mais notre régiment manqua son coup, car au lieu d'attaquer sur un seul côté, tout se porta avec trop de précipitation pour envelopper cette colonne, de manière que nos escadrons se {rouvèrent désunis et nos chasseurs dispersés autour de cette masse d’infan- Lerie et que nous‘n’avions plus assez de force pour les entamer, ce qui fit que nous n'’obtinmes aucun avantage de cette première charge, où plusieurs de nos braves chasseurs tombèrent sous les coups de l’ennemi.

Cette charge ayant manqué son effet, nous entendimes sonner le ralliement; aussitôt le colonel Curto nous prépara à exécuter une seconde charge, c'est-à-dire que nous fimes un changement de front sur le flanc gauche de la colonne ennemie qui se remettait en marche. Tout notre régiment ne respirait que le désir de reprendre sa revanche, lorsque la charge sonna de nouveau. Pour cette fois, nos quatre escadrons {ous unis, attaquent la colonne sur son flanc gauche; alors nous n'éprouvâmes plus qu’une faible résistance, l’ennemi fut entamé et nous pénétrâmes dans son flanc au premier choc; puis cette masse se trouvant dans une confusion extrême, ne pouvant plus se déployer, tout se désunit et prit la déroute à l'instant, si bien que notre régiment en eut bon marché.

Il n'y eut plus de pardon qui fit, nous étions devenus des lions pour la fureur, acharnés à venger la perte de nos compagnons; nous nous lrouvâmes bientôt nous-mêmes dispersés, chacun pour notre compte, à travers la colonne, sabrant, poursuivant, culbutant tout. Ce carnage dura peut-être une demi-heure. Îl serait difficile, mon ami, de te peindre un tableau aussi pitoyable que celui que présentaient en ce moment tous ces pauvres Kaiserlites sesauvant à la débandade, heurtés et bousculés de tous côtés, abandonnant armes et bagages pour mieux courir; les plus alertes gagnaïent un bois: ceux qui étaient blessés ou qui ne pouvaient plus se sauver, étaient foulés aux pieds des chevaux et enfin d’autres gagnaïient un village appelé Zse-

mere où ils allaient se cacher, puisque, quand nous y arrivâmes, toutes les maisons en étaient remplies.

C’est ainsi que le 8° régiment de chasseurs à cheval, fort alors de 6 à 8 colonnes, battit et mit en fuite une division de l’armée ennemie en colonne serrée forte de 8 à 10 mille hommes, composée de jeune milice hongroise, de paysans levés en masse et de plusieurs bataillons de vieilles troupes. Ils laissèrent sur le champ plus de 3 000 fusils, autant de sacs, gibernes et autres bagages. Leur général fut tué. Quant aux blessés, ils le furent presque tous, c’est-à-dire qu’il s'en échappa peu sans avoir reçu le cachet de notre régiment.

Tout cela, mon ami, te parattra peut-être impossible, mais rien n'est plus véritable et si nous avions eu affaire à de la bonne infanterie qui aurait su se défendre, notre régiment aurait été criblé et perdu. Cependant nous avons à regretter la perte du bien-aimé capitaine Monotte, officier très distingué, d’un lieutenant, d'un adjudant et d’environ 30 de nos braves guerriers qui ont été tués; de ce nombre se trouvent 5 chasseurs de notre compagnie d'élite et notre fourrier. J'ai perdu [à trois de mes bons camarades, Tiscome, Villiem et Champion.

Je ne te parlerai pas de tous nos blessés; mais, comme je suis trompette, je dois te dire que mes collègues Bachelery, Nicolas et Baucher sont de ce nombre, ainsi que moi, qui l’ai échappé belle, comme je te le dirai à la suite.

Quant toute cette bataille eût cessé, nous avons enseveli tous nos malheureux compagnons d'armes sur cette partie du champ de bataille, en rendant les honneurs de la guerre à ces braves. De tout le butin, nous composâmes une espèce de pyramide qui représente un trophée d'armes sur le tombeau de nos chasseurs.

Pendant plus d'une heure que le résultat de ces deux charges occupa notre régiment, de beaux faits d'armes s'opéraient également sur d’autres points du champ de bataille, où chaque division, chaque régiment de l’armée remplissait aussi sa tâche. IL était 4 heures après midi ; la victoire était décidée en faveur de l’armée française. Alors le prince Eugène, accompagné de son état-major, du gé-

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