JE COMBATS DEUX SOLDATS ENNEMIS
néral Grouchy et d’autres, vint à passer près de notre régiment qui se trouvait encore dans la plaine sur le champ de Zsemere où nous avions défait la division ennemie ; là, ils s’en rapportèrent au fait et nous comblèrent de louanges. Le prince Eugène était seulement mécontent que l’on n’eût pas fait de prisonniers. On a évalué que l’armée autrichienne élait diminuée de 24000 hommes dans cette affaire, tant tués que blessés. Le résultat de cette bataille, comme de celle de Papa, nous donne de grands avantages sur l’ennemi qui se trouve entièrement découragé.
Aujourd'hui, 145 au soir, l’armée française environne la ville de Raab et tout se dispose pour en faire le siège.
CHARGES À RAAB. — PORTRAIT D’UN SOLDAT QUE J'AI COMBATTU. — JE SUIS ATTEINT D’UNE BALLE AINSI QUE MON CHEVAL. — JE VISITE LE CHAMP DE BATAILLE.
Au bivouac de Rapatz, village près Raab, le 46 juin.
Maintenant, mon ami, je vais te rappeler ma conduite et mes actions d'hier, où tu vas voir que je ne suis pas étranger à la part des lauriers que notre régiment a cueillis sur le champ de bataille, dont je t'ai rapporté toutes les circonstances dans ma lettre précédente.
Après avoir sonné la charge avec les autres trompettes du régiment, je vis d’un coup d'œil que la besogne me convenait également. Je les quittai aussitôt pour courir rejoindre notre 4er escadron que je voyais se diriger sur les dragons autrichiens, longeant le flanc gauche de la colonne d'infanterie qui accueillait nos chasseurs à coups de fusil ; je me lançai au grand galop de ce côté à travers le sifflement des balles, bravant l'ennemi jusqu’à m'en approcher hardiment à dix pas de distance.
Dans ce moment, j'aperçus deux soldats ennemis qui me parurent des tirailleurs écartés de leur colonne ; je résolus aussitôt d'aller les combattre, j'oubliai pour un instant le soin d’aller rejoindre notre compagnie, et je dirigeai mon cheval sur ces deux soldats qui se sauvaient déjà de ma rencontre. J’arrivai sur le premier en lui criant en alle-
mand : « Plebto ! (rends-toi) ». À ce mot, il s'arrête, se tourne vers moi, jette son fusil à terre et se met en devoird'ôter son sac et sa giberne ; mais je manquai de modération envers ce pauvre diable, j'étais sur lui avant d'avoir pensé à modérer mon ardeur, de manière qu’il ne put éviter la pointe de mon sabre, ni le choc de mon cheval, si. bien que je le renversai à terre avec violence, où je le laissai pour courir après l’autre que je voyais se sauver à 20 pas plus loin. 1! pensait à charger son fusil en marchant, puisque je le surpris au moment qu’il venait d’amorcer et qu'il allait mettre la cartouche dedans. En arrivant sur lui, je lui criai en allemand: « Schmeiss teinn kevir,over teinn copschneider (Jette ton fusil, ou je te coupe la tête) : » À ces mots, ce soldat s'arrêta tout à coup, me fit face en me croisant sa baïonnette ; il me répondit dans un langage croate que je ne compris pas. Je fus d’abord étonné de sa fermeté et je fus obligé de maintenir mon cheval, en tournant autour de lui ; il suivait mes mouvements, ce quime donna le temps de considérer ce vilain soldat qui voulait me braver. C'était un gros balourd croate tout brute, ressemblant plutôt à un sauvage qu’à un soldat ordinaire. Sa veste toute déboutonnée laissait voir sa large poitrine à découvert ; il avait la figure et le col tout noircis de crasse et de poudre, il avait perdu son chapeau, car il avait la tête nue avec une grosse chevelure noire touffue et hérissée dont une partie lui couvrait les yeux. Cependant je lui récidivai avec menace de jeter son fusil. Alors soit crainte, soit envie de se sauver, il marchait à reculons sans néanmoins cesser de me croiser sa baïonnette. Son opiniâtreté ne servait qu'à m’actionner davantage ; en deux ou trois sauts de mon cheval, j'arrivai sur sa gauche et l’assommai d’un furieux coup de sabre sur la tête, dont je le vis tomber sur-le-champ.
C’est ainsi que j’ai vaincu ce vilain soldat qui m'avait. occupé après son casaquin au moins cinq minutes. Après. quoi, je partis à la rencontre de notre compagnie qui revenait de donner la chasse aux dragons. Je me retrouvai avec plusieurs chasseurs sur l’un des flancs de la colonne ennemie que notre régiment enveloppait et tentait d’entamer sur plusieurs points. Là, d’un coup d'œil je voyais.