JE PERDS LA RESPIRATION
cette troupe où je remarquais beaucoup de jeunes soldats que la peur faisait resserrer les uns contre les autres. Alors j'élevai la voix avec force, leur criant en allemand et en hongrois : « Rendez-vous, Autrichiens et Hongrois ! nous vous faisons tous prisonniers, ne tirez plus, ne tirez plus ! » Ces mots que je répétai à plusieurs reprises, firent leur effet sur une longueur de plusieurs pelotons devant. lesquels je me trouvais allant et venant, si bien que pasun coup de fusil ne fut tiré sur moi dans cette circonstance. Je voyais même les officiers et les soldats dans une espèce d'incertitude et d’inaction ; et si, dans ce moment, j’eusse cru pouvoir, en sonnant le ralliement pour mon compte, réunir un escadron ou deux à la minute, nous eussions facilement entamé l’ennemi à cet endroit. Mais tout cela me parut difficile à pratiquer, vu l'éloignement de nos chasseurs qui se fatiguaient autour de cette colonne. Cependant je vis arriver près de moi une douzaine de chasseurs de notre compagnie ; alors je leur fis remarquer ce qu’il en était ; il s'agissait d’aller trouver le colonel ou quelques autres chefs, pour leur dire d'amener du monde sur ce point, lorsque nous entendimes plusieurs trompettes sonner le ralliement.
C’est dans ce moment où j'étais fort animé, que, poussé par le génie du mal, je pris mon second pistolet et, m’approchant encore à 10 pas des rangs de l’ennemi, je fis feu dans la foule. Aussitôt ils ripostèrent et une volée de coups de fusil vint payer ma témérité ; je me sentis frappé d’une balle sur le ventre, si bien que je perdis la respiration et tombai courbé sur le devant de ma selle. A l’instant, mon cheval guidé par un instinct naturel, semblait avoir connaissance que j'étais blessé; ne me sentant plus pour le conduire, il fit demi-tour de son propre mouvement et m'éloigna de l’ennemi au grand galop. De ce coup,je me crus mort, en me sentant emmené par mon cheval sans pouvoir ni remuer ni respirer, et cependant j’entendais les coups de fusil et les balles qui me faisaient la conduite. Mon cheval se trouva bientôt arrèté par plusieurs chasseurs ; je repris haleine et revins à moi en peu de temps, me sentant une forte douleur au flanc droit où la balle m'avait frappé dans toute sa force. Pour cette fois, je dus
ma conservation à un heureux hasard: la balle avait adressé justement sur ma ceinture où elle avait glissé sur plusieurs écus amassés, ce qui m'a sans doute bien garanti, vu que je n’eus que la peau du ventre entamée ; j'en fus quitte pour une forte contusion, ma ceinture déchirée et tous mes vêtements percés à cet endroit. Mes camarades s’apercurent que mon cheval avail du sang à la cuisse : « Comment, dis-je, mon pauvre Rondeau aurait aussi attrapé une prune ? Ce n’est rien que cela, sans doute, puisqu'il vient si bien de se tirer d'affaire. » Effectivement mon cheval avait élé atteint d’une balle dans le gras de la cuisse, qui lui avait endommagé la peau et un peu la chair. Enfin, le temps pressait, tout cela ne devait pas m'empècher, ni mon cheval, d'aller.
Cependant notre régiment se ralliait, comme je l’ai dit, et se préparait à exécuter une seconde charge. La fureur, la vengeance animaient nos chasseurs. J'étais moi-même très animé du désir de combattre et de mieux réussir; j'étais échauffé, j'oubliai ma douleur au côté. Quand la deuxième charge sonna, je partis à la têle de notre compagnie, près de mon capitaine ; je donnai seulement un couplet de la charge afin de ne pas perdre de temps, je rempoignai mon sabre. Bientôl notre régiment arriva sur la colonne ennemie qui fut enfoncée au premier choc. Dans ce premier moment de presse, ma trompette se trouva accrochée dans l'équipement d’un chasseur, le cordon se cassa et la trompette se perdit dans la foule. Alors je me trouvai dans la mêlée avec les autres, m’actionnant à sabrer, à pointer et à bousculer tous les ennemis que je rencontrais à ma portée. Chacun de nous s’encourageait ; c'était à qui serait le plus acharné à faire du mal et à qui exterminerait le plus d’ennemis. Pour ma part, j'en ai au moins exterminé dix dans cette action, jusqu’à ce que je me trouvasse, moi et mon cheval, tout essoufflés et hors d’haleine.
Lorsque je vis toute cette colonne rompue et dispersée, un moment de réflexion m’arrêta au milieu de cette confusion. J'aperçus mon ami Duflot que j'appelai près de moi, en lui disant: « Ma foi, mon ami, qu’en penses-tu ? En voilà assez de fait ! A quoi sert à présent de tant s’acharner à poursuivre de pauvres diables de soldats qui ne font