‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 149 sur 190 · JE VISITE LE CHAMP DE BATAILLE · texte numérisé non relu

JE VISITE LE CHAMP DE BATAILLE

plus de résistance et qui se sauvent comme ils peuvent ? » Alors je demeurai un instant avec Duflot, observant ensemble cette déroute et ce mélange d'hommes à cheval et à pied, les uns courant sur les autres comme des loups qui poursuivent un troupeau égaré.

Enfin la colonne ennemie avait disparu et notre régiment se rallia sur le champ qui était témoin de notre courage ; alors je m’occupai, comme les autres, à ramasser des sacs et des bagages dont la plaine était jonchée ; là, je me choisis quelques pièces de bon butin.

ll était six heures après-midi, quand notre régiment vint prendre position à Rapatz, ce même village dont j'ai parlé, qui se trouve situé en bas du coteau où s’est donné le fort de la bataille ; nous établitmes notre bivouac dans un grand clos qui paraissait avoir été bien planté et bien cultivé, réunissant l’utile à l’agréable, mais nous achevâmes de tout dévaster. Lorsque je vis que tout se disposait pour demeurer dans ce clos, il me prit envie d’aller visiter le coteau. Je laissai mon cheval avec les autres et je partis à pied sans rien dire à personne de mon intention, poussé seulement par un mouvement de curiosité. Je montai la côte comme un soldat qui va réfléchir sur les événements de la guerre ; je me trouvai bientôt parcourant et observant cette partie du champ de bataille ; je ne pus m'empècher d’éprouver une grande émotion en remarquant le désastreux silence qui existait sur ce lieu de destruction. De quelque côté que je tournasse mes regards, je voyais des soldats morts ou expirants; j'entendais les plaintes de beaucoup de ces malheureux que leurs blessures obli- ‘geaient de demeurer sur le champ sans secours. Comme il ne m'était pas possible de soulager ces malheureux, ma pitié fit place à un sentiment de terreur et d'indifférence qui m'empêcha d'approcher d'aucun d'eux.

J'en avais assez vu pour un tableau aussi triste ; j'allais prendre le parti de descendre la côle pour retourner au bivouac, lorsqu’en traversant un grand champ de vignes, voyant toujours sur mon passage des soldats morts ou expirants, je trouvai un officier d'infanterie italien, étendu de son long dans la vigne. D’abord je pensai qu'il n’était pas mort, lant il avait bonne mine; rien dans son uni-

forme n'était dérangé, il tenait encore son sabre à la main. Je reconnus que c'était un chef de bataillon ; cet infortuné n'existait plus, une balle l'avait percé au cœur. Je lui ôtai ses épaulettes tissues d'argent fin, dont une à gros grains ; je lui ôtai aussi son beau sabre, dont la poignée était en ébène et la monture en argent massif, le fourreau et le ceinturon aussi garnis en argent; je trouvai sur lui une belle montre en or qui marquait alors 7 heures et demie, je lui pris aussi son portefeuille contenant des papiers. Dès mon retour au bivouac, je voulus prendre connaissance de ce portefeuille ; c’étaient des lettres datées de Parme en Italie, relatives à la famille de cet officier qui se nommait Edmond Falcarini, puis des papiers relatifs au gouvernement italien, concernant ses services, ses titres, etc... Je trouvai aussi sa croix de mérite de l'Ordre de la Couronne de fer.

Je ne voulus rien déranger; je trouvai à propos d'écrire dans l’intérieur du portefeuille ces mots : « Le brave supérieur auquel appartenait ce portefeuille avec les papiers et titres qu’il renferme, n’existe plus. Un militaire de l’armée française l’a trouvé, le corps percé d’une balle, dans une vigne sur le champ de bataille ; après s'être emparé de ses dépouilles, l'honneur lui a fait un devoir de tâcher de faire parvenir ces derniers témoignages de son malheur à sa famille. |

« Du champ de bataille devant Raab, le 15 juin au soir. »

Ensuite j’enveloppai le portefeuille et l’adressai au commandant du 3° régiment d'infanterie italienne à l’armée du prince Eugène en Hongrie. Enfin le même soir, je fis remettre ce paquet à un officier de l’état-major du Prince. |

Aujourd’hui 16, il y a apparence que notre régiment va encore demeurer à son bivouac de Rapatz. C’est dans cette situation, mon ami, que je t’écris cette leltre. Nous nous trouvons avec le 2e régiment de la Garde italienne. C’est ici que je viens d'apprendre qu'Antonio Bertoli, le frère de mon Elisa de San-Vito, qui servait dans ce régiment, a été tué hier dansle combat. Cette fâcheuse nouvelle causera: bien des chagrins, lorsqu'elle parviendra à San-Vito.

nm. ‘5 ! faut-il que les heureux souvenirs que je conserve à:

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