MAUVAIS BIVOUAC
d’un bourg nommé Dorok-Jurak qui était déjà occupé par d’autres régiments de cavalerie.
C’est ce hameau que nous avons nommé la Ferme-aux- Moutons, parce qu’en y arrivant, nous nous somines emparés d’un gros troupeau d'environ 4 000 moulons; puis nous y avons trouvé une cachette où il y avait 400 tonneaux de vin blanc et rouge. Chaque compagnie fit sa provision en abondance ; mais le second jour, personne n’avait plus de pain, il n’y avait pas moyen d’en trouver dans les environs, Car la cavalerie et l'infanterie occupent tout le pays à 6 lieues à la ronde.
Au moment où je t'écris cette lettre, mon ami, voilà dix jours que je n’ai pas mangé deux livres de pain, si ce n’est qu'avant-hier, 95, l'on fit une distribution de pain de 8 livres pour six hommes, provenant de ce qu’un grand nombre de braves soldats d’une de nos divisions d'infanterie ont sacrifié leur vie pour conquérir quelques bateaux de farine sur un convoi que des troupes autrichiennes escortaient, en remontant le Danube, aux environs de Strigonie, ce qui a occasionné une furieuse canonnade d’une rive à l’autre du fleuve, jusqu’à ce que les Autrichiens abandonnassent une partie de leur convoi aux Français pour sauver l’autre. Pour comble d'incommodités, nous n'avons pas prévu demeurer longtemps dans ce maudit bivouac, nous avons dépouillé les moutons el laissé tous les rebuts et tripailles au soleil sur les champs aux environs de nos bivouacs, de manière que tout est devenu une infection insupportable. Voilà déjà deux fois que nous allons chercher la cavalerie ennemie. Nous nous réunissons au bourg de Neudorf, nous marchons en colonne par escadrons à travers l’immense plaine du Zeny sur la direction de Comorn ; mais tout cela se réduit à exécuter quelques grandes manœuvres ; nous avançons ainsi jusqu’à deux lieues de distance de Comorn où l'armée ennemie se trouve concentrée, mais nous ne la voyons pas, et nous retournons chacun dans nos bivouacs.
Nous attendons de jour én jour l’arrivée du maréchal Marmont, avec son armée de Dalmatie, qui vient de ba. layer toutes les provinces illyriennes, el le général Broussier, avec sa division qui était restée à Gratz pour balayer
également la Styrie et les rives du Raab. Et lorsque toutes ces troupes auront fait leur jonction, nous marcherons tous ensemble pour porter du renfort à la Grande Armée qui nous attend.
Telles sont, mon ami, les dispositions où nous nous trouvons. Quoi qu'il en soit, je ne m’accoutumerais pas longtemps au genre de vie que nous menons à la Ferme-aux- Moutons. Néanmoins j'ai les moyens d’y. suppléer par la dissipation que je trouve par intervalle. Tous les soirs, la musique se rassemble et joue chez le colonel où je fais toujours ma partie de {re clarinette. Comme j’ai toujours conservé ma clarinette avec moi, je prends plaisir à amuser mes Camarades, ce qui m'est souvent arrivé depuis que nous sommes en campagne, soit au bivouac, soit en route, ou autrement.
À propos d'amusement, mon ami, je vais t'en rapporter un. (était hier, 26, après-nridi; j'étais disposé comme à l'ordinaire pour aller faire la musique chez notre colonel ; nous élions déjà plusieurs musiciens réunis en attendant l'heure couvenue. Alors on proposa de jouer une partie aux dés ; mes amis Alexandre et Schmitt acceptèrent, je fis le troisième. La grosse caisse nous servit de table pour rouler les dés. Comme je me trouvais en état de faire aller le jeu, j'animais les autres en doublant les mises et en faisant des paris. J'avais déjà joué dans d’autres occasions et je m'étais entretenu entre la perte et le gain; mais dans celle-ci, la fatalité du sort voulut que la veine du gain in’échappât ; je n’amenais toujours que les plus bas points et ne passais presque jamais ; ainsi, tout en doublant mes mises afin de me rattraper, je faisais des pertes sensibles, jusqu’à 80 et 100 gouldes à la fois, si bien que mes bancosdzelds et mes écus diminuaient dans ma ceinture. Alexandre qui perdait aussi, se modérait au jeu, mais moi, je ne jouais plus que par entêtement, je voulais tout perdre plutôt que de laisser voir de la faiblesse, et l’heureux Schmitt réussissait à tout coup à me gagner. Figure-toi, inon ami, les cruelles angoisses que j’éprouvai, lorsqu'après avoir joué ainsi pendant plus d’une heure, je me trouvai totalement à sec; j'avais perdu 672 francs tant en or qu’en argent et en banco-dzelds, plus ma montre en or que j'avais mise au