LE DÉMON DU JEU
jeu pour 200 francs, c'était ma dernière ressource et je la perdis de même. Après quoi, j’allai jouer la musique. Juge quelle contenance je devais faire, en pensant à tout mon avoir de 872 francs perdus par mon imprudence en si peu de temps. Celte aventure fut bientôt connue de tout le régiment; je n’étais pas d'humeur à entendre la plaisanterie de personne tant je bisquais. Quand la musique fut finie, le démon du jeu m'inspira de nouveau. J’allai trouver le maréchal des logis en chef de notre compagnie qui avait de l’argent à moi, je lui en demandai; il me donna 50 goulden en banco-dzelds, avec quoi j’allai trouver Schmitt à sa compagnie pour l’engager à jouer avec moi sur nouveaux frais. Schmitt pensait s’en défendre sous divers prétextes: je voulus qu’il me donnât ma revanche et, afin de le persuader, je le provoquai de mettre le sabre à la main s’il me refusait. Ses camarades le persuadèrent aussi de jouer, et bon gré mal gré il y consentit; deux chasseurs se mirent de la partie. 11 était 10 heures du soir lorsque nous nous remimes à jouer: un manteau étendu à terre nous servit de tapis et nous roulâmes les dés à la lueur d’une bougie. D'abord je jouai petit jeu et m’entretins jusqu’à ce que la chance me revint peu à peu. Bientôt ce fut . Schmitt qui s’entêta à son tour et qui perdit comme il avait gagné ; je fis plusieurs passes qui me valurent jusqu'à 415 goulden. Enfin le démon du jeu qui m'avait inspiré me devint aussi favorable qu'il m'avait été pernicieux, si bien qu'il était deux heures après minuit que j'avais regagné toutes mes espèces et 106 goulden en plus; mais ma montre en or ne me revint plus, quoique j'offris à Schmitt de la lui racheter. Enfin, las de jouer, nous terininâmes notre partie et nous nous séparâmes en bons camarades après avoir vidé une gourde de schnaps ensemble.
Oh! pour cette fois, mon ami, voici encore une bonne lecon de l'expérience qui me servira d'exemple.
J'ai fait serment dès ce moment de ne plus jamais m'exposer à jouer de la sorte, tant je me souviendrai longtemps de cette rude épreuve de la passion du jeu.
Hors DE LA HONGRIE. — LA MUSIQUE AU CHATEAU DE BERESCKH JE JOUE DE LA CLARINETTE POUR LA DERNIÈRE FOIS.
Au bivouac, près La Xembourg, le & juillet au soir.
Mon ami, la nouvelle est que nous tenons le diable par la queue, il ne s’agit plus que de la lui arracher. Notre armée de Dalmatie, sous les ordres du maréchal Marmont, avec la division du général Broussier, sont arrivées le 28 juin faire leur jonction avec l’armée du prince Eugène. Ce mème jour, toute notre armée d'Italie s’est mise en marche afin de nous rapprocher de la Grande Armée.
Notre régiment est parti de Dorok-Jurak, se dirigeant avec d’autres sur Koir, traversant Lous ces pays ruinés. Nous vinmes passer le Raab sur un pont ; ensuite nous marchâmes vers \ltenbourg. De là, nous suivimes des chemins de traverse et nous arrivâmes sur les bords d’un grand lac très remarquable, le lac Fuerto, ou Neisideler Zée (mer de Nésidel), du nom d’un joli bourg situé sur ses bords que nous occupämes et où j'allai à la pèche et à la chasse afin de me procurer des vivres. Le lendemain qui était le 2 juillet, nous nous trouvâmes hors de la Hongrie, après avoir passé la Leita, près d’une belle petite ville nommée Bruck, qui fait à cet endroit la limite de la Hongrie el de l'Autriche.
Comme nous nous trouvons beaucoup de troupes dans ces environs, chacun cherche, pille, dévaste, pour avoir des subsistances, je ne vois partout que misère et confusion. Cependant ce mème jour, 2juillet, notre régiment arriva occuper un village où nous nous trouvämes seuls une partie de cette journée. Alors l’on se procura quelques rafraichissements; notre colonel se logea avec tout le corps d'officiers dans un château où ils se trouvèrent sans doute bien reçus, puisqu'ils firent rassembler ia musique sur une terrasse ; nous jouàmes pendant plus d’une heure. C'est là que mon amour-propre fut flatté par mon colonel el plusieurs officiers qui remarquèrent que j'étais celui de tous les musiciens qui avait la meilleure tournure, tant par ma taille que par ma bonne tenue, etc.