JE JOUE DE LA CLARINETTE POUR LA DERNIÈRE FOIS
Il faut remarquer ici, en passant, que c’est à ce village qu’on nomme Beresckh, silué aux environs de Bruck, sur la rive gauche de la Leitha, que j'ai joué de la clarinette pour la dernière fois.
Le lendemain 3 juillet, notre régiment arriva bivouaquer au bourg de Schvandorf, où nous nous réunimes avec les 6° et 9e régiments de chasseurs, afin de former la division du général Sahuc.
Le grand nombre de troupes, c'est-à-dire l'artillerie, la cavalerie et l'infanterie qui arrivaient sur cette direction, faisait prévoir que nous allions bientôt avoir du nouveau. Jamais nous n'avions éprouvé une aussi grande chaleur ni une poussière plus épaisse, ce qui nous incommoda beaucoup. Aujourd'hui 4 juillet, le même désagrément nous ac- <ompagna jusqu'à Laxembourg, où notre régiment arriva prendre position avec ceux de la division.
Notre armée d'Italie, réunie aujourd’hui dans ces environs, Se compose de 80 à 90 000 hommes; nous arrivons à temps pour donner du renfort à la Grande Armée, qui se trouve dans une siluation assez embarrassante depuis le 22 mai dernier. 1] parait que nous allons prendre part à de grands événements sur les bords du Danube.
Comme notre régiment, avec le Ge et le %e, se disposent à bivouaquer ici jusqu’à demain, et que nous nous trouvons, les trois régiments de chasseurs, dans une situation assez resserrée, nous somines à même de fraterniser chacun suivant son choix, car l’on dit : qui se ressemble s’assemble ; <e qui occasionna notre réunion de tous les trompettes des trois régiments. Joyeux de nous trouver Lous ensemble, nous fimes une petite récréation conforme à la circonstance, où chacun procura de bon cœur ce qu’il pouvait avoir de ressources ; Comme j'étais un de ceux qui avaient de l’argent, je suppléai à ce qui nous manquait pour ceux d'entre nous qui n'étaient pas riches. Si bien que, chacun agissant d'intelligence, nous nous trouvâmes dans une espèce d’abondance ; la joie et la gaité nous animaient, c'élait comme un jour de fête pour les trompettes des trois régiments, ce qui se serait prolongé toute la nuit, sans un maudit contretemps qui est venu contrarier nos dispositions ; c'est-à-dire que, depuis les cinq heures après-midi,
le temps a changé tout à coup; il est survenu un furieux orage qui fondit en un déluge de pluie.
C'est ainsi, mon ami, que l’armée d’Ilalie est parvenue à opérer sa jonction avec la Grande Armée. Cette fameuse jonction tant désirée, qui devait s’opérer voilà plus d’un mois, a élé retardée (comme je te l’ai dit) par la diversion que l'ennemi a pu faire afin de nous occuper en Hongrie; mais tous ses projets ont tourné à sa confusion; nous l'avons battu et dispersé, et la réussite de nos opérations en Hongrie est devenue également avantageuse pour la Grande Armée. Adieu.
Afin de ne pas interrompre l’ordre des dates que je me suis obligé de suivre dans toutes les circonstances de ce journal, j'ai jugé à propos de rapporter ici les deux lettres suivantes: la premiére de mon ami Duflot qui apprend à mes parents la nouvelle qu’elle a pour objet; et la deuxième qui est celle que j'adressai moi-même à ma famille pour lui donner de mes nouvelles, ne sachant pas que Duflot m'avait déjà devancé.
De trois jours au-delà de Vienne, le 10 juillet 1809.
Duflot, trompette au 8° régiment de chasseurs, à M. Chevillet, gendarme à Pontoise.
« MoxSIEUR,
« Liés depuis longtemps par l’amitié et l'attachement le plus sincère avec Chevillet votre fils, nous nous sommes obligés réciproquement d’apprendre à nos parents les événements fâcheux qui pourraient nous arriver pendant celte guerre; c’est avec les larmes aux yeux que je vous apprends la fatale nouvelle de l’accident qui vient d'arriver à votre fils.
« J'aurais bien tardé plus longtemps, maïs un devoir pénible m'oblige à ne vous rien cacher.
« Le 5 de ce mois une grande bataille vient d’avoir lieu de l’autre côté du Danube ; le malheureux Chevillet, après s'être comporté en vaillant militaire et avoir combattu en brave soldat pendant cette journée, a eu le malheur d’être atteint par un éclat d’obus qui lui a coupé le bras droit et son cheval a été tué sous lui.