L'ANNONCE DE MON ACCIDENT
« Au milieu du carnage où nous nous trouvions alors, je l'ai relevé et réchappé de dessus le champ de bataille, j'ai pris tous les soins que je pouvais avoir pour mon meilleur ami, et que sa position exigeail, enfin je suis parvenu quoiaue avec peine à le mettre en sûreté.
« Chevillet est présentement à l'hôpital de Vienne. Je vous prie, Monsieur, de vous consoler du chagrin que va vous causer cette fatale lettre, ce sont des accidents qu’un soldat ne saurait éviter, et qui sont les résultats de la guerre.
« Votre fils est regretté de tous ses camarades ; j'aurai pour lui tous les soins qu’il sera en mon pouvoir de lui donner.
« Enfin, Monsieur, la douleur que j’éprouve et mes larmes qui couvrent cette lettre m'arrètent la main... Je ne puis vous en dire plus long. Je vous salue très respectueusement.
« Votre second fils, signé Duflot.
« L’armée française est toujours victorieuse! »
Tel est le texte de la lettre de mon ami Duflot, que j'ai copiée ici mot par mot. Les dernières phrases de cette lettre étaient assez équivoques, et n'étaient pas faites pour rassurer mes parents sur mon existence. Lorsque quelque temps après, je leur donnai des nouvelles de ma situation d’une manière plus positive.
J’étais alors à l'hôpital à Vienne où ma santé commençait à s'améliorer où je fis écrire par un de mes camarades, nommé Lapierre, brigadier au 8° régiment, qui était aussi blessé à l’hôpital; je lui dictai la lettre suivante à mon père, que je signai de la main gauche pour la première fois.
Vienne, le 3 août 1809.
Mon cher père et ma chère mère, depuis longtemps, je n'ai pas pu vous donner de mes nouvelles parce que les circonstances n’ont pas été propices. Hélas! mon cher père, vous pouviez bien penser que j'étais mort; mais non ! j’existe encore, bien malheureux et dans les souffrances.
Je vais vous dire en abrégé ce qui m'est arrivé. Après avoir parcouru, le sabre à la main, une partie de l'Italie,
de l’Autriche et de la Hongrie, notre régiment, avec l'armée d'Italie, est arrivé le 4 juillet devant Vienne. Le 5, nous avons passé le Danube avec la Grande Armée qui nous attendait pour lui donner du renfort. L'armée ennemie de son côté nous attendait de pied ferme dans une plaine très étendue où elle avait élevé des redoutes sur plusieurs points. La bataille de Wagram a duré deux jours, c’est-à-dire que l’on s’est batlu pendant quarante heures sans discontinuer avec un acharnement sans pareil ; jamais l’on n’a vu une bataille aussi terrible et aussi meurtrière. Le premierjour, nousavons fait reculer l’armée autrichienne 3 à 4 lieues sur le champ de bataille, jusqu’à ce qu’elle ait pris des positions de réserve avantageuses sur une hauteur où est situé le village de Wagram même. C’est là où notre armée d'Italie a fait des efforts pour débusquer l’ennemi avant de finir la journée du 5. |
Je venais d’être nommé maréchal des logis, et je tenais la droite d'un peloton de la compagnie d'élite; il était 9 heures du soir, notre régiment venait d'exécuter deux charges : la première sur de l'infanterie ennemie et la seconde sur de la cavalerie ; nous étions parvenus à sabrer et à culbuter tous nos adversaires, je combattais moi-même en déterminé, bravant tous les dangers, les coups de sabre, les coups de fusil, les boulets, la mitraille, rien ne m’étonnait plus, et c'est dans ce moment qu’un obus arriva mettre un terme à mes actions guerrières et ralentir mon courage, un obus, dis-je, vint tomber justement devant moi où il éclata aussitôt ; j’en reçus pour ma part un éclat qui me coupa le bras droit au-dessus du coude, et mon cheval fut tué au même instant par un autre éclat; puis je suis demeuré 2 heures sur le champ de bataille, ayant une jambe prise sous le corps de mon cheval. Sans deux de mes amis, Duflot et Leroy, j’eusse infailliblement péri dans cette situation.
Voilà, mon cher père, ce que c’est que le sort de la guerre. Ainsi jugez quelle affliction pour moi de me voir un membre de moins dans les plus beaux jours de ma jeunesse, à la veille d’être heureux et récompensé ! Après m'être trouvé présent à plus de dix batailles ou combats, au milicu des coups de canon, des coups de fusil, des