LE CANTINIER ITALIEN
sage de la troupe où j’aperçus un cantinier italien qui sortait d’une maison avec sa voiture, je le fis arrêter et lui dis en italien : « Patron, tu dois avoir de l’aqua vita, tu me rendras service en m'en vendant à tel prix que ce soit, j'ai de quoi te payer. » Le cantinier me répondit: « Signor, je suis fâché, mais je n’en ai que ce qu’il me faut pour les officiers de notre régiment, je la leur ai promise. — Bah! tu badines, patron, et tu crois pour cela que je m'en passerai; oh non ! tu vas m’en donner où nous allons voir. » Alors il s’éleva une querelle entre moi et ce cantinier. Je n'étais pas d'humeur à laisser échapper une occasion que je n’aurais plus rencontrée ailleurs. Je finis par obliger le cantinier à céder à ma générosité en lui donnant une poignée de banco-dzelds, que j'avais préparés avec quelques pièces d'argent, ce qui pouvait faire une somme de 150 gouldes ; alors le cantinier, voyant que je lui payais de quoi racheter plus que plein son baril d’eau-de-vie, se dépêcha de bonne grâce à m’emplir mes trois gourdes, il me donna en sus environ deux livres de pain et un fromage de Hongrie (ce qui ressemble assez aux fromages de Marolles). Dans ce moment, une dizaine d’autres militaires arrivèrent entreprendre mon cantinier ; je les laissai s'arranger ensemble et je m'en allai bien content avec ma provision. Je retrouvai notre régiment à peu de distance hors de Laxembourg, puis je rejoignis bientôt mon rang, joyeux avec mes camarades d’avoir de quoi oublier nos privations.
Cependant nous marchions en colonne avec les autres régiments de l’armée ; de tous côtés, l’on était en mouvement. Toutes les armes étaient réunies, artillerie de toutes espèces à cheval et à pied, infanterie légère et de ligne, cuirassiers, dragons, hussards, chasseurs, toute la Garde Impériale, enfin les Alliés et tous les équipages et attirails qui peuvent composer une armée de 200 000 hommes bien organisée, joins à cela la bonne tenue et l’ardeur avec laquelle les Français marchaient sur le champ de bataille, tout offrait un charmant coup d'œil à l'observateur. Je voyais tout cela avec plaisir ; une telle armée ne devait pas se laisser vaincre.
Notre régiment arriva donc sur la rive droite du Danube qui est divisé en cet endroit par plusieurs îles ; bientôt
nous passâmes le premier bras du fleuve sur un pont superbe, construit en bois de charpente avec art et solidité, et nous arrivâmes dans la grande île que les Autrichiens nomment le Prater, ou l'île Lobau, et que les Français ont nommée l'ile Napoléon. Cette ile est couverte de bois ; dans des temps paisibles, c’est le rendez-vous des fètes et des divertissements des habitants de Vienne et des environs; c'est là aussi que l'empereur d'Autriche et les princes de cette maison se procurent tous les plaisirs de la chasse, comme dans une forêt remplie de gibier de toute espèce. Mais aujourd'hui, tout est dévasté. Nous demeurämes dans celte ile plus d’une heure à voir défiler tous les régiments qui allaient chacun à son tour passer le second bras du Danube sur trois ponts que l’on avait établis pendant la nuit. Vers les 9 heures du malin, notre régiment se présenla aussi pour passer le second bras du Danube sur un pont flottant, c’est-à-dire un pont de radeaux fait avec des sapin: assemblés et attachés ensemble. Lorsque notre régiment fut enfilé dessus par quatre de front, son poids faisait disparaitre le pont qui s’enfonçait dans le Danube de plus d’un pied, si bien que l’eau coulait rapidement pardessus, dans les jambes des chevaux; des perches plantées seulement sur les côtés de distance en distance, guidaient la direction. La plupart ne passaient qu’en tremblant sur ce pont invisible qui était complètement agité par le courant de l’eau et le contrepoids des chevaux. Il nous semblait que l’on échappait d’un grand danger en abordant sur la rive gauche du fleuve, par le contentement que l'on éprouvait en se retrouvant sur terre. Et ainsi de suite, nous vimes passer après nous d’autres régiments de cavalerie, de l'artillerie, etc.
Après avoir passé le Danube, notre régiment se trouva dans cette immense plaine à jamais célèbre par les exploits des Français et des Autrichiens. En y arrivant, l’on voyait d’un côté nos tirailleurs qui élevaient des ouvrages pour nous défendre en cas de ‘retraite; d’un autre côté, le canon tirait vivement; les corps de l’armée qui avaient passé le Danube les premiers étaient déjà engagés avec les Kaiserlites.
À 10 heures, notre régiment était réuni avec les 6e, 9e